La radio-télévision publique kosovare (RTK) possède un important fonds d’archives audiovisuelles. Mais difficile de le valoriser avec des moyens financiers, humains et techniques limités.

“Vous, vous ne pouvez pas voir votre déclaration d’indépendance en vidéo, lance Hysen Hundozi, avec un brin d’ironie. Ah ! Si seulement la Révolution française avait pu être filmée, nous lui aurions sans faute apporté une copie… Sous nos yeux, le “monsieur archives” de la radio-télévision kosovare lance la cassette originale de la déclaration d’indépendance du pays en 2008. 24h d’enregistrement historique dont il nous montre le nectar. Il s’agit du discours fondateur d’Hashim Thaçi, Premier ministre d’alors, devant le Parlement.

Alors qu’il fait 36 degrés dehors, le sous-sol frisquet de la RTK est appréciable. Archives et chaleur n’ayant jamais fait bon ménage, la clim tourne à plein régime dans la pièce exigüe où sont stockées 15 000 cassettes Beta SX, le format professionnel utilisé jusqu’en 2014. Ici, 50% des archives concernent les informations et les 50% restants regroupent, pêle-mêle, culture, musique et autres programmes de flux.

Des milliers de cassettes vidéos s'entassent sur les étagères du département Archives de la RTK. © Manon Gayet

Des milliers de cassettes vidéos s’entassent sur les étagères du département Archives de la RTK. © Manon Gayet

Un système de référencement archaïque

Hysen Hundozi serpente dans les rayonnages avec Ajet Graiçovi, 30 ans de maison. Ce dernier a passé sa carrière à superviser des archives physiques. Non sans malice, mais dans un anglais approximatif, il confie se souvenir « de documentaristes français » venus un jour fouiller dans ses cassettes. On lui lance un petit défi, retrouver une vidéo archivée de Jacques Chirac. Trouvée !

C’est parti pour un nouveau flashback. En 2004, Jacques Chirac et George Bush commémorent le débarquement allié en Normandie. Merci la RTK, ça nous avait échappé. Plutôt savoureux, le commentaire sur images en albanais est assuré par Mentor Shala. « C’est un ancien journaliste et c’est notre actuel directeur général », précise fièrement Hysen Hundozi.

Hysen Hundozi nous montre comment numériser une cassette de Betacam, dans les locaux de la RTK. © Manon Gayet

Hysen Hundozi nous montre comment numériser une cassette de Betacam, dans les locaux de la RTK. © Manon Gayet

Si les archives paraissent bien indexées, le système est en fait très archaïque. Toutes ces boîtes jaunes n’ont été ni numérisées, ni même copiées ailleurs, faute de moyens. Pour la faire courte, si le bâtiment brûle, la mémoire récente du Kosovo brûle avec. De quoi réveiller de mauvais souvenirs chez Hysen Hundozi. En 2012, un incendie s’est déclaré dans les archives et 10% du fonds est parti en fumée. Sans aucun moyen de retrouver la matière perdue.

Un financement précaire et limité

Impossible de comprendre pourquoi les archives de la RTK sont si négligées sans rencontrer le patron. Arber Ibrahimi est le directeur technique de la RTK. Dans sa tour d’ivoire, il s’arrache ses quelques cheveux coupés ras pour joindre les deux bouts. Sa seule distraction, fumer quelques gros cigares enfermé dans son bureau, entre deux coupes de Veuve-Clicquot. La RTK « n’a jamais été en bonne santé financière », déplore-t-il, en soupirant.

Arber Ibrahimi, directeur technique de la RTK, dans son bureau. © Manon Gayet

Arber Ibrahimi, directeur technique de la RTK, dans son bureau. © Manon Gayet

Le problème vient aussi du manque de financement de la part du Parlement kosovar, en charge du budget de la RTK. Autant dire que le budget « sauvegarde du patrimoine » est reléguée au second plan. Pour Arber, le problème vient surtout des institutionnels qui « se moquent des archives ». Puis, plus cru, il lâche : « les politiques n’en ont rien à faire ».

De son côté, l’Union européenne ne verse pas de subventions au groupe audiovisuel public. Du matériel – vieux de 15 ans en moyenne – est régulièrement envoyé par la chaîne allemande ZDF et des formations ainsi que la gestion du management ont été confiés à la BBC au début des années 2000. Désormais, la RTK est livrée à elle-même.

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Ainsi, 15 personnes passent leur journée à archiver, avec des bouts de ficelle et sans budget, un fonds menacé. Seul l’avènement du numérique leur a permis d’accélérer la cadence. Pour le moment, 20 000 heures ont été numérisées. Reste le problème des Beta SX numérisées « à la demande ». Autrement dit, les vidéos ne sont digitalisées que lorsqu’un journaliste de la RTK en fait la requête, et non en continu. Un puits sans fond de 80 000 cassettes qui, pour longtemps, devrait rester au frais.

Jonathan Dupriez et Manon Gayet

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