C’est l’un des endroits les mieux protégés de Pristina. Un « safe space » dédié à la communauté LGBT. Ici, on garde le secret sur le lieu. Pour y accéder, il faut montrer patte blanche.

Perché au dernier étage d’un immeuble un peu vétuste, le centre pour l’égalité et la liberté (CEL) est unique dans la capitale. La communauté LGBT se réunit chaque semaine dans cette tour d’ivoire. 

Homophobia free zone

De là-haut, depuis les larges fenêtres du centre, ils dominent la ville.

Le lieu de rassemblement du CEL est gardé secret par ses membres. Chaque année, l’adresse change par mesure de sécurité © Sofian Aissaoui

Personne ne les voit, mais ils voient tout depuis leur « safe space ». Ce sont des canapés, deux ou trois fauteuils et des drapeaux gays parsemés d’un bout à l’autre des pièces. Un endroit de vie qui est l’un des seuls endroits clairement identifiés comme gay friendly dans la ville.

« Zone non-homophobe » : le CEL est un endroit où les LGBT peuvent se sentir en sécurité. © Sofian Aissaoui

 

 

 

 

« On parle librement de sexualité ici », raconte Monika (le nom a été changé). Elle travaille ici à plein temps. Du lundi au vendredi, c’est elle qui gère les paperasses, les rendez-vous administratifs… et aussi, les jeunes qui viennent chercher de l’aide.

« Au Kosovo, c’est très difficile de faire partie de la communauté LGBT. C’est l’un des groupes les plus marginalisés du pays. Il n’y a que trois ou quatre bars qui peuvent être considérés comme gay friendly dans la capitale. Au CEL, on offre un espace de liberté, d’expression. Ici, vous pouvez être libre d’être qui vous êtes. »

Une aventure collective

En juin 2013, une poignée d’activistes décide de lancer le CEL au Kosovo, pour « combattre les discriminations, donner du pouvoir à la communauté LGBT et éveiller les consciences dans la population ». Le centre est avant tout financé par les ambassades, notamment celle des États-Unis.

Le 17 mai 2014, la première « marche contre l’homophobie » a lieu à Pristina. Une soixantaine de personnes font partie du cortège. En 2016, même le Président Hashim Thaçi marche avec les activistes.

Au milieu, l’activiste Rajmonda Sylbije, l’une des fondatrices du CEL. © DR

Cette marche a toujours lieu, mais cette année, il faut réussir à se faire une place au milieu des événements politiques. « On a une seule chance d’être entendus chaque année. On veut obtenir l’attention qu’on mérite, raconte Monika. Cette année, comme il y avait les élections législatives, nous avons décidé de décaler la marche à plus tard. »

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L’espoir est mince mais l’espoir existe 

Le numéro 4 du magazine Kosovo 2.0 était consacré au sexe. A l’intérieur, une large partie des articles traitait de la question LGBT. © Sofian Aissaoui

Fin 2012, le magazine Kosovo 2.0 consacre sa une à un sujet considéré comme sensible, le sexe. La soirée de lancement qui s’est tenue le 14 décembre 2012 a été émaillée de violences physiques et verbales. Au plus fort de la soirée, une centaine de personnes étaient rassemblées devant le Palais de la jeunesse et des sports pour scander des slogans homophobes. 

Les réponses judiciaires ont été mineures. « C’était comme un ‘wake-up call’ qui nous a fait réaliser à quel point l’homophobie était encore forte dans ce pays, raconte Monika.  Comment ne pas avoir peur après ça ? » 

Ce tableau assez sombre du Kosovo laisse peu d’espoir à la jeunesse : « Beaucoup de membres de la communauté quittent le pays, mais on a fait quelques progrès. Maintenant, notre association peut sensibiliser les jeunes dans les lycées, par exemple. L’espoir est certes petit, mais il existe. » Comme si elle lançait une prophétie auto-réalisatrice, Monica conclut : « Les jeunes générations seront sûrement plus courageuses. »

La société vs la constitution

L’article 24 de la Constitution kosovare garantit l’égalité des citoyens devant la loi et interdit toute discrimination sexuelle. Sur le papier, la promesse est belle. Dans les faits, la société agit tout autrement. Dans ce pays où la majorité de la population est musulmane, l’homosexualité reste un tabou.  Monika nous le confirme : « Notre constitution est l’une des meilleures dans la région (des Balkans, ndlr), mais elle n’est pas appliquée. On a reçu des menaces de personnes qui sont au pouvoir. Certains de nos membres ont été victimes de chantage… On les a menacés de dénoncer leur orientation sexuelle s’ils ne rendaient pas certains services. »

Sofian Aissaoui

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