Arbana Xharra est une figure au Kosovo. Ex-rédactrice en chef, désormais femme politique, elle devrait se présenter aux législatives du 11 juin. Un nouveau combat, aussi âpre que ses 15 ans de journalisme d’investigation.

Depuis quelques semaines, Arbana Xharra inonde les réseaux sociaux kosovars. Des selfies avec des people, des politiques, des quidams. Ses 63 000 abonnés Facebook en raffolent. Elle relaie aussi abondamment ses prises de parole en public. Des interviews, des talks-shows et autres tribunes publiées dans les médias kosovars. De Mitrovica à Pristina en passant par Skenderaj, les Kosovars ne peuvent pas passer à côté d’elle. Arbana Xharra est partout, tout le temps.

Arbana Xharra aux côtés de Kedri Veseli, président du PDK dans son fief de Brabonijc près de Mitrovica, le 5 juin dernier. (c) Facebook Arbana Xharra

Le 9 mai dernier, la jeune femme troque sa casquette de rédactrice en chef au journal d’investigation Zëri contre une campagne électorale : “J’ai décidé d’avancer au-delà de ma carrière de journaliste, car le PDK (Parti démocratique du Kosovo) me donne suffisamment d’espace pour défendre les causes auxquelles je crois, nos causes” avait-elle déclaré lors d’une conférence de presse, rapportée par Gazetta Express.

Une figure à abattre

Depuis, elle parcourt le pays à la rencontre des électeurs adossée à un parti qu’elle critiquait autrefois. Ses thèmes de prédilection sont l’Union européenne, les relations avec la Serbie, la lutte contre la corruption et les droits des femmes. Les caciques du PDK, comme Kadri Veseli, président du parti, se l’arrachent en meeting. Avoir Arbana Xharra à ses côtés, c’est l’assurance d’être vu, et surtout entendu. Mais la jeune femme en pleine ascension, devient un totem, une figure à abattre pour certains. La faute à un passé de journaliste, dont les révélations attisent encore aujourd’hui les rancoeurs.

Dans la nuit du 12 au 13 mai dernier, alors qu’elle rentre chez elle à Pristina, Arbana Xharra est agressée par des inconnus. La jeune femme est passée à tabac sur un parking proche de son domicile. Les médias kosovars diffusent une photo d’elle, visage tuméfié. L’émotion est vive au Kosovo.  Certains officiels sortent de leur réserve, du Premier Ministre Isa Mustafa au Président Hashim Thaçi.

Photo d’Arbana Xharra à l’hôpital le 13 mai (c) Insajdëri

« Lynchage »

Un mois avant son agression, elle avait déjà été la cible d’une manoeuvre d’intimidation. Un tag pour le moins évocateur dans son couloir : une croix rouge sanguinolente avait été peinte à quelques centimètres de sa porte d’entrée. Le “lynchage public des journalistes est devenu normal” s’était émue Arbana Xharra auprès de BIRN.

La porte d’entrée d’Arbana Xharra en avril 2017. (c) Twitter Arbana Xharra

Cet acharnement fait partie intégrante du quotidien de la jeune femme pendant ses quinze ans de journalisme d’investigation. Elle débute sa carrière en 2001. D’abord au journal Koha-Ditorë où elle sort ses premières affaires, puis à Balkan Insight et à Zëri. En 2010, elle dénonce les dérives du management de Shyqyri Haxha, alors à la tête de Kosovo Telecom. L’opérateur principal du pays vacille. En représailles, l’entreprise la menace à plusieurs reprises de poursuites judiciaires pour avoir mené son enquête, comme le pointe ce rapport de Reporters Sans Frontières.

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Menaces de mort

Plus grave en 2012. Arbana Xharra arrive au terme de dix-huit mois d’investigations pour Balkan Insight, sur la montée de l’islam radical au Kosovo depuis la chute de l’ex-Yougoslavie. Elle révèle l’existence de liens entre certains extrémistes kosovars avec des réseaux terroristes.

S’ensuivent une série d’attaques extrêmement violentes à son égard. Calomniée sur le web, elle et son fils deviennent la cible de nombreuses menaces de mort, à ce jour restées impunies. Malgré ses plaintes répétées à la police, “rien ne se passe” selon un rapport de l’ONG Human Rights Watch de juillet 2015 dans laquelle elle est citée. Puis elle ajoute : “ceux qui ont proféré ces menaces de mort l’ont fait publiquement sur leur compte Facebook, ou sur des sites internet. Il ne faut pourtant pas une enquête très poussée pour trouver qui sont les auteurs. »

A la rédaction de Zëri en 2013 (c) Facebook Arbana Xharra

Arbana Xharra espère renverser la table en politique. Passer par les urnes lui permettrait d’acquérir une légitimité électorale, le meilleur moyen, selon elle, pour changer la société en profondeur et défendre ses idées. Et surtout prôner l’exemplarité au sein de la classe politique, et éradiquer la corruption contre laquelle elle s’est élevée toute sa carrière. 

Jonathan DUPRIEZ

 

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