Radicalisation, tensions communautaires et influence de la Russie entretiennent un cercle vicieux qui pourrait replonger le pays dans le conflit. Le major-général Giovanni Fungo, commandant de la Kfor, redoute une escalade de la violence au Kosovo.

Le Kosovo peut-il de nouveau connaître le chaos ? C’est en tout cas la crainte du major-général Giovanni Fungo, commandant de la Kfor depuis neuf mois. Cette force d’intervention de l’Otan est présente depuis 1999 dans le pays afin de garantir la paix. L’objectif étant que les forces kosovares puissent assurer d’elles-mêmes cette mission. Environ 5 000 soldats sont encore présents sur le sol kosovar.

« Il y a une violence symbolique qui s’est installée et qui menace l’équilibre du pays »

Et d’après Giovanni Fungo, les tensions sont encore loin d’avoir disparu. Auditionné par le Parlement européen ce mercredi, le haut-gradé italien a dressé un portrait contrasté de la situation au Kosovo. Selon lui, les tensions politiques et communautaristes gangrènent toujours le pays. Pire, les forces de la Kfor constatent une discorde de plus en plus prégnante depuis neuf mois. « Il y a une violence symbolique qui s’est installée et qui menace l’équilibre du pays », témoigne le commandant de la Kfor. « Nous observons un potentiel d’aggravation de la situation, déjà préoccupante du pays héritée des années passées, et une escalade rapide de la violence est toujours possible. »

Le train de la discorde

En janvier dernier, un train couvert d’inscriptions nationalistes serbes en provenance de Belgrade avait été arrêté à la frontière kosovare. Il devait rallier Mitrovica, ville située dans le nord du pays. Elle est connue pour son importante minorité serbe installée dans la moitié nord.

« Le paroxysme que pourrait atteindre toute cette tension est particulièrement dangereux. »

L’affaire avait fait grand bruit à l’époque, le président kosovar Hashim Thaçi dénonçant un « événement inacceptable ». « Depuis, des éléments symboliques sont sciemment placés dans le cadre des caméras des médias nationaux et internationaux », déplore Giovanni Fungo. « Le paroxysme que pourrait atteindre toute cette tension est particulièrement dangereux. »

Extrémisme, Russie et crimes de guerre

Pour le militaire, la rupture entre les différents pans de la population est exacerbée par plusieurs facteurs. Le premier d’entre eux consiste en la montée d’un extrémisme religieux de plus en plus important. Selon le Centre kosovar de recherche sur la sécurité, 317 combattants kosovars se seraient ainsi rendus en Syrie et en Irak poursuivre les idéaux du djihad. « La pauvreté et le chômage croissant peuvent en partie expliquer ce phénomène de radicalisation latent », note Giovanni Fungo.

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Le commandant de la Kfor plaide pour la mise en place de mesures pour lutter contre la radicalisation et une stratégie de déradicalisation pour les combattants de retour de zone. « Dans quelques mois, la plupart d’entre eux sortiront de prison et réintégreront la société. »

Mais l’attrait du djihad n’est pas le seul danger pour le pays. Selon le major-général, l’ingérence discrète du grand voisin russe est omniprésente, sans pour autant qu’une implication directe ait été prouvée. « Il y a quoi qu’il en soit une rhétorique très forte favorable à un nationalisme serbe dans la région », explique-t-il. « Cela passe notamment par un soutien des élites de la communauté et la transmission de bon nombre de fake news. »

Le Premier ministre kosovar Isa Mustafa et le commandant de la Kfor Giovanni Fungo en 2016

Le Premier ministre kosovar Isa Mustafa et le commandant de la Kfor Giovanni Fungo en 2016 (©Otan)

« Un cercle vicieux »

Tous ces facteurs, sans même évoquer la question des crimes de guerre, pèsent fatalement sur la situation sécuritaire du Kosovo. « Cela ressemble fortement à un cercle vicieux : l’incertitude politique liée aux élections, le dialogue entre Pristina et Belgrade, les menaces très graves de l’extrémisme… », s’inquiète Giovanni Fungo.

Les relations entre la Serbie et le Kosovo sont toujours au centre des préoccupations des institutions internationales. L’Etat kosovar n’est d’ailleurs toujours pas reconnu officiellement par le gouvernement serbe. Et les points de tension demeurent vivaces, le Kosovo souhaitant aller toujours plus loin vers son indépendance.

Le président de la République, Hashim Thaçi, a ainsi indiqué à plusieurs reprises qu’il souhaitait doter le pays d’une véritable armée. La Force de sécurité kosovare (KSF) est chargée de tâches aussi diverses que le déminage, le secours et la lutte contre l’incendie. Cette force diffère donc d’une puissance militaire, malgré un armement léger. L’évolution vers une statut plus marqué serait considéré comme un véritable camouflet pour Belgrade. Mais celle-ci est pourtant encouragée par la Kfor, qui essaie de faire en sorte que les effectifs de la KSF puissent accéder au nord du pays.

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La Kfor, le « troisième pilier de la sécurité »

Toutes ces perspectives font qu’à l’heure actuelle, la présence des troupes de la Kfor dans le pays semble toujours fondamentale. Et ce même si les soldats ne sont pas appelés à jouer un rôle direct dans le maintien de l’ordre. « Faire appel à nous est un synonyme de régression », glisse Giovanni Fungo.

Le militaire considère en effet la Kfor comme le « troisième pilier » de la sécurité kosovare, derrière la police nationale (la KP) et l’Eulex (mission de l’Union européenne visant à instaurer l’Etat de droit). « Ce n’est que lorsque ces deux entités ne sont pas en mesure d’assurer l’intervention, que la Kfor est appelée en renfort. »

Ce rôle indépendant permet à la Kfor d’être perçue par les Albanais comme un rempart contre les menaces extérieures. Pour les Serbes du Kosovo, il s’agit plutôt d’une protection contre les menaces intérieures. Reste que dix-huit ans après l’arrivée des troupes de l’Otan, il faudra bien que les citoyens kosovars, serbes comme albanais, apprennent à s’en passer.

Raphaël Marchal

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