17 ans après la guerre, le Kosovo peine à se reconstruire mais, paradoxalement, regorge d’opportunités. Dans le sillage de Gjirafa, première success story du pays, les pionniers des start-up font le pari d’entreprendre sur cette terre presque vierge.

En 2012, je vivais le rêve américain, raconte Mergim Cahani. Et puis j’ai démissionné. J’ai vendu ma voiture. Vidé mon appartement. Et je suis retourné au Kosovo pour y fonder Gjirafa.” Cinq ans plus tard, ce Kosovar, espère officialiser d’ici la fin de l’été la plus importante levée de fond de l’histoire des Balkans. À hauteur de plusieurs millions d’euros, ce sera le second tour de table de l’entreprise, après avoir déjà levé 2,5 millions d’euros en 2016.

Mergim Cahani fait figure de pionnier au Kosovo. Âgé d’une trentaine d’années, le dirigeant est en train d’écrire une success story sans précédent dans le jeune pays qui a obtenu son indépendance en 2008. “A douze ans, je vendais des cigarettes dans la rue”, raconte-t-il. Aujourd’hui, Mergim Cahani est à la tête du “Google albanais”, un moteur de recherche qui propose différents services dans cette langue : annuaire, offres d’emplois, market place ou street view.

Merghim Cahani a lancé Girafa en 2012. L’an dernier, la start-up a réalisé 1000% de croissance © Startup Yard

Gjirafa s’impose désormais dans le quotidien de nombreux kosovars et d’albanais. « Sa croissance est incroyable« , s’enthousiasme Cédric Maloux, directeur de Start-up Yard, accélérateur tchèque qui a accueilli Gjirafa de 2014 à 2016. « L’année dernière, le revenu a crû de 1000%. Au premier trimestre 2017, Gjirafa a gagné autant que sur toute l’année 2016, et au mois d’avril autant qu’au premier semestre 2017.

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La start-up, fondée en 2013, emploie désormais 80 collaborateurs. Presque un miracle pour le Kosovo où plus de 35% des 1.8 millions d’habitants sont au chômage, où le salaire moyen n’excède pas 350 euros et dont le budget “se rapporte à celui de la région PACA”, selon Didier Chabert, l’ambassadeur de France au Kosovo.

 

“Tout reste à faire ici”

Dix-sept ans après la fin de la guerre entre le Kosovo et la Serbie, le pays est encore plongé dans l’immobilisme. Une aubaine pour les entrepreneurs ambitieux, attirés par les opportunités qu’offre cette terre quasiment vierge. Notamment dans le secteur des nouvelles technologies, dématérialisé, qui séduit la nouvelle génération connectée et compétitive. “Notre marché est étroit et enclavé, mais nous avons pour nous notre jeunesse et nos cerveaux”, estime Mergim Cahani.

Tout reste à faire ici, confirme Jetmir Halimi. Au début, je voulais réaliser mon idée en Suisse mais le marché au Kosovo est bien plus facile d’accès. Vous avez besoin de beaucoup moins de capital pour vous lancer.” Ce Suisse Kosovar est le tout premier startuppeur à intégrer le Gjirafa lab, l’incubateur lancé l’an dernier par Mergim Cahani.

Le projet de Jetmir Halimi est le premier hébergé par le Girafa Lab à Pristina

Dans les locaux tout neuf, Jetmir Halimi et son collaborateur n’en sont qu’au début de leur aventure entrepreneuriale. L’entreprise, en phase d’amorçage, fait ses premiers pas, mais l’entrepreneur entend déjà révolutionner le secteur bancaire actuel. “Je veux tout casser, prévient-il. En référençant tous les produits bancaires, et en proposant les cinq meilleures solutions au client final, nous mettons les banques en concurrence.” Son innovation espère dépoussiérer le marché du financement kosovar, qui repose depuis des années sur le monopole de quelques établissements.

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Des talents formés à l’étranger

Créer les conditions de cette réussite n’est cependant pas donné à tout le monde : pour se former, Jetmir Halimi et Mergim Cahani ont passé de nombreuses années à l’étranger, aux Etats-Unis et en Suisse. “Jusqu’ici, nos meilleurs modèles sont ceux qui sont partis faire leurs études ailleurs et sont revenus pour monter une start-up au Kosovo”, explique Uranik Begu, directeur de l’Innovation Center for Kosovo, la principale structure d’accompagnement du pays.

L’ICK a hébergé une centaine de start up. C’est l’un des seuls incubateurs de la région.

Nous n’avons pas encore réussi à construire un système éducatif efficace, et l’éducation n’est clairement pas à l’agenda politique”, déplore Dite Gashi, fondateur de Decissio. Lui-même est parti faire ses études à Chicago avant de revenir au Kosovo pour fonder son entreprise qui optimise la prise de décision des investisseurs grâce à l’intelligence artificielle.

L’exode a aussi permis à ces entrepreneurs de se forger une culture entrepreneuriale qui fait encore défaut au Kosovo.“Un mois après m’être lancé, on me demandait déjà combien je gagnais, confirme Jetmir Halimi. Les gens attendent des résultats à court terme et ne réalisent pas le travail que cela représente.” “Beaucoup s’imaginent qu’ils vont mettre immédiatement au point un produit célèbre et international, puis abandonnent à la première difficulté”, abonde Mergim Cahani.

Dite Gashi a fondé Decissio en octobre 2016, à son retour des Etats-Unis.

 Et des difficultés, il y en a beaucoup. Entreprendre au Kosovo s’apparente parfois au parcours du combattant. Le régime des visas reste la principale difficulté : avec leur carte d’identité, les kosovars ne peuvent se rendre que dans six pays (Albanie, Turquie, Macédoine, Monténégro, Serbie et les îles Maldives). Pour le reste, il faut faire une demande de visa qui bien souvent n’aboutit pas. “Cela a forcément des conséquences sur le business”, reconnaît Dite Gashi, le fondateur de Decissio. “Je perds trois jours à chaque fois que je dois prendre un visa. C’est long et c’est important d’aller vite quand on est entrepreneur”, raconte Mergim Cahani.

Un écosystème sous perfusion

Il faut pourtant aller chercher les fonds à l’étranger : au Kosovo, les investisseurs locaux sont rares et le marché du financement participatif inexistant. Mergim Cahani et Dite Gashi ont bénéficié des 30 000 euros compris dans l’incubation de Startup Yard. Pour sa série A, Gjirafa s’est adressé à Rockaway Capital, fonds d’investissements basés à San Francisco et à Prague. Le reste est financé par des programmes internationaux comme le fond américain USAID, très présent dans le pays.

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Pour autant, ces obstacles n’entament pas l’appétit des startuppeurs pionniers. Grâce à sa série B, Mergim Cahani espère employer 400 à 500 personnes d’ici un an. Et ses ambitions sont maintenant régionales : le Monténégro, la Macédoine et la Bosnie sont dans le viseur de Gjirafa à court terme. Ce serait presque une consécration pour le premier à avoir cru dans le potentiel du Kosovo.

 Basile Dekonink et Gwendolina Duval

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