Plongée dans les archives de l’Alliance atlantique. Une fiche de renseignements sur l’un des intimes du président du Kosovo nourrit tous les soupçons sur la probité des « guerriers », portés au pouvoir à la faveur du conflit.

C’est un document exceptionnel, retrouvé dans les limbes d’internet. Datée du 10 mars 2004, cette fiche, siglée « SECRET USA KFOR AND NATO (Otan, ndlr) », jette une lumière crue sur la personnalité de Xhavit Haliti, proche du président du Kosovo Hashim Thaçi.

Comme ses compagnons d’armes, Xhavit Haliti cumule les honneurs. Héros de la guerre, il s’est illustré sous le nom de « Zeka » dans les rangs de la guérilla albanaise. Il a occupé le poste de vice-président de l’Assemblée du Kosovo, depuis sa création jusqu’aux élections du 11 juin dernier. Il représente aujourd’hui sa terre natale au Conseil de l’Europe. Et pourtant, il y a 13 ans, Haliti était « très impliqué dans la prostitution, le trafic d’armes et de pétrole« , selon les services de renseignements américains.

Dans cette archive d’une quarantaine de pages, dont le Guardian avait publié des extraits en 2011, le sexagénaire est dépeint comme ayant « des liens forts la mafia albanaise« . Les accusations qui y sont formulées doivent être prises aujourd’hui avec prudence. En l’absence de charges suffisantes, Xhavit Haliti n’a jamais été inquiété pour les crimes que lui reproche le renseignement américain.

Les « guerriers » prennent le commandement

Aucune source n’est citée, ces pages font tantôt part de rumeurs et de suppositions, tantôt de renseignements confirmés. Les soupçons qui pèsent sur ce proche du président kosovar éclairent néanmoins l’ascension d’une classe politique, portée au pinacle à la fin du conflit de 1999-2000 et désormais pointée du doigt pour ses liens supposés avec le crime organisé.

« Très intelligent et possédant de bonnes compétences organisationnelles », il embrasse l’idéologie marxiste à l’orée des années 1990. La Yougoslavie s’apprête alors à exploser dans les bombes et le sang. Selon les auteurs de ce fichier, Xhavit Haliti aurait pris plus que sa part dans cette période charnière : « Fatos Nano (ancien Premier ministre de l’Albanie) et lui avaient la charge de déstabiliser la zone avant le début du conflit au Kosovo. »

« Le véritable patron »

Assassinats politiques et trafics en tout genre minent une région en route pour la guerre. D’après sa fiche, Xhavit Haliti prend la tête durant le conflit de la logistique et des finances de l’Armée de Libération du Kosovo (UÇK). Les deux activités sont à l’époque intimement liées : la contrebande est alors un moyen supplémentaire de remplir les caisses d’une guérilla chevillée au pouvoir albanais.

A la fin des hostilités, les guerriers entrent sous les ors des palais officiels. Xhavit Haliti, lui, creuse alors son trou au Parlement.  « A l’origine, son implication était limitée, mais il est devenu un orateur régulier du parti », notent les services américains. L’homme est placé sur « liste noire », il ne peut pas entrer sur le territoire américain. Sa réputation sulfureuse ne l’empêche pas de graviter rapidement les échelons et de se hisser au perchoir de président l’Assemblée dès 2002. Mais « plusieurs rapports indiquent que Xhavit Haliti est davantage qu’une ‘éminence grise’ du président et qu’il serait en réalité le véritable patron ».

A la tête d’une mafia locale

Sa carrière politique comprendrait également un volet plus sombre. A la fin de la guerre, « M. Haliti et Kadri ‘Sali’ Veseli, chef  du KShIK (les services secrets kosovars, ndlr) ont dressé une ‘liste noire’ des politiciens modérés, intimidés par la suite par le KShIK et les supporters du PDK », affirme le renseignement américain.

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Sa puissance serait assise notamment, selon sa fiche, sur ses activités illégales. Après le chaos de la guerre, l’arrivée des libérateurs au pouvoir profitent aux réseaux criminels, qui se saisissent des chemins de contrebande des régions périphériques.

Les proches d’Haliti jettent leur dévolu sur les environs de Pejë/Peć. Ces montagnes de l’ouest du Kosovo offrent une ouverture sur le Monténégro et la mer Adriatique, un emplacement stratégique sur lequel la mafia fait main basse. Deux familles dominent alors l’ensemble des trafics ainsi que la petite criminalité, sous la protection présumée de Xhavit Haliti.

 

Les connections présumées de Xhavit Haliti avec la mafia de Pejë/Peć                     © Document Otan/USA/Kfor

Insaisissable, l’homme du président aurait accumulé plusieurs millions d’euros à l’ombre des palais de la République, si l’on en croit les services de renseignements américains. A la tête d’un « vaste système d’extorsion au service du PDK », Xhavit Haliti se serait « rempli les poches » grâce aux fonds récoltés auprès de la diaspora albanaise par le parti présidentiel.

Pourtant, sa déclaration de revenus 2017 (document en albanais, ndlr) ne fait état que de 128 000 euros, déposés sur deux comptes en banque. Victime du soupçon ou habile mafieux, Xhavit Haliti est à l’image de cette classe politique qui nourrit toutes les spéculations.

Hugo Lemonier

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