La frontière entre le Monténégro et le Kosovo est disputée depuis des siècles. Un accord a été trouvé entre les deux pays en 2015 mais la population locale a du mal à l’accepter. L’une de nos équipes est partie à sa rencontre.

Sa maison est perchée sur les hauteurs des montagnes de Rugova. Dans ce village situé à l’ouest du Kosovo, à quelques kilomètres de la frontière avec le Monténégro, Zeqir Halili est comme un totem. C’est le doyen du village. Souriant, avenant… Chez lui, vous êtes le bienvenu. « Oh, des Français ! » lance-t-il à notre arrivée. Des journalistes français, il n’en avait encore jamais vu. Pourtant, ici, c’est lui la star du village. « Il y a quelques années, une journaliste américaine est venue me voir. » raconte-t-il alors que nous nous engageons chez lui. « Elle m’a posé cette question : ‘Pourquoi vous battez-vous pour cette frontière ? Je lui ai rappelé que  j’avais des millions de personnes derrière moi.« 

« Ils n’en auront jamais assez. C’est politique ! »

Âgé de 86 ans, Zeqir Halili vit dans la région de Rugova, près de la frontière avec le Monténégro © Thomas Schnell

Sur ce territoire de quelques kilomètres, Zeqir Halili a fait toute sa vie. Il y a 86 ans, c’est ici qu’il naissait. Derrière son rire communicatif, il cache toute l’histoire qu’il porte en lui, celle d’une terre émaillée de conflits : « Nous nous battons pour nos terres depuis 600 ans ! » raconte-t-il de sa voix grave, levant le doigt en l’air. Dans son salon recouvert de moquette, il s’installe par terre. Il attrape une mallette en métal : à l’intérieur, tous ses souvenirs. Sur les images, ses ancêtres : « Ma famille est morte pour ces terres. Du temps de la Yougoslavie, la Serbie était comme la fille de la Russie. Nous n’étions qu’un petit million et on ne pouvait pas se permettre de combattre le Monténégro. En faisant ça, ç’aurait été toute la Yougoslavie qu’on attaquait. »

 

La frontière entre le Montenegro et le Kosovo est disputée depuis des siècles. Un accord a été trouvé entre les deux…

Publié par Kosovox sur samedi 1 juillet 2017

La frontière de la discorde

Une entente entre les deux pays sur la démarcation frontalière entre le Monténégro et le Kosovo a été trouvée en août 2015. Cet accord, pas encore ratifié par le Parlement kosovar, prévoit que le Kosovo perdrait plus de 8000 hectares au profit du Monténégro, essentiellement des forêts de la région de Rugova. Mais il y aurait aussi des cimetières kosovars qui pourraient tomber du côté monténégrin. C’est l’une des craintes de Zeqir Hallili.

Les 8000 hectares du « border agreement » sont surtout constitués des montagnes de Rugova © Thomas Schnell

Dans cette région montagneuse, un chemin de terre mène à l’un des rares endroits où la démarcation entre les deux pays est matérialisée. Le guide, un Albanais originaire de la région, s’y engouffre sans hésiter. La voiture peine à franchir les crevasses. Édifié du temps où l’Empire austro-hongrois s’étendait sur la région, un mur de pierres, aujourd’hui recouvert de végétation, est venu consolider le tracé de ce chemin du 14ème siècle, désormais zone transfrontalière sous haute tension.

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Après deux kilomètres laborieux, la voiture ralentit. Le chauffeur signale que nous sommes arrivés. Ici, point de postes de douane. Trois blocs de pierres triangulaires au milieu d’arbustes font office de frontière. Le calme bucolique tranche avec l’enjeu géopolitique du lieu.

Mais ce calme n’est que temporaire. Trois gardes frontières finissent par sortir de nulle part, alertés par le bruit du véhicule. L’air grave et fermé, les douaniers demandent les passeports. Le chef de la brigade se renseigne sur l’objet de notre venue tandis que ses collègues inspectent la voiture.

Le poids de l’Europe

Vous ne pouvez pas passer” assène le garde frontière. Ce passage frontalier n’est pour l’heure pas habilité à laisser entrer des personnes sur le territoire monténégrin même avec des papiers en règle. “Bientôt, il y aura une cabine et ça sera une véritable frontière avec le Kosovo”, ajoute-t-il.

À Pristina, la question cristallise le débat public sur l’avenir politique du Kosovo. En octobre 2015, des membres du parti Vetëvendosje! (auto-détermination!) ont diffusé du gaz lacrymogène à l’intérieur de l’hémicycle lors de la discussion sur l’accord. « Trahison, trahison » lançaient-ils à l’adresse du gouvernement kosovar, accusé de se plier aux exigences de Bruxelles. En effet, l’Union européenne a fait de la résolution de ce litige une des 95 conditions à remplir pour que les Kosovars puissent accéder aux visas européens. Ce différend avec le Monténégro reste l’un des critères encore non satisfaits.

 

Florent Vairet, Sofian Aïssaoui et Thomas Schnell

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