Du gaz lacrymogène a été lancé mercredi au Parlement du Kosovo empêchant la ratification d’une nouvelle délimitation de la frontière avec le Monténégro par deux fois. Mais contre toute attente, le texte a été adopté à 80 voix contre 11. Il fallait 80 voix.

La canette de gaz lacrymogène a été lancée pile au moment où les députés s’apprêtaient à voter la ratification de ce nouveau tracé, a constaté un journaliste de l’AFP. Le ou les auteurs de ce jet n’ont pu être identifiés, mais le projectile a été lancé depuis les bancs occupés par les élus de Vetevendosje (« Autodétermination », gauche nationaliste).

La séance a alors été brièvement suspendue mais à sa reprise, vers 12h15 , une autre canette a alors été jetée, forçant les députés à quitter la salle en hâte. Des policiers équipés de masques à gaz ont alors entrepris de fouiller les rangs des élus Vetevendosje.

A cinq reprises ce mercredi, le vote a été suspendu. Il faudra attendre le début de soirée pour que la séance aboutisse : le texte a été ratifié à 80 voix contre 11. De justesse, il fallait au Parlement un minimum de 80 voix.

Le Président Hashim Thaçi s’est réjoui sur les réseaux sociaux d’une telle décision.

« Le vote pour la démarcation de la frontière est la condition sine qua none – aussi injuste qu’elle paraisse- pour que les Kosovars voyagent librement en Europe. Désormais, la balle est dans le camps de la Commission européenne, qui doit travailler de concert avec nous pour que nous avancions enfin et que nous brisions les chaînes des jeunes Kosovars après des décennies d’isolement. »

Déroulé de la journée

Le gaz lacrymogène, les députés Vetevendosje n’en étaient pas à leur coup d’essai. En 2015 puis en 2016, ils en avaient déjà lancé lors de séances du Parlement à d’autres occasions, notamment pour empêcher l’élection du président Hashim Thaçi ou encore pour s’opposer à des accords avec la Serbie.

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Le Kosovo et le Monténégro avaient conclu en 2015 un accord délimitant leur frontière qui fut interne à l’ex-Yougoslavie. Les opposants à cet accord affirment que 8.000 hectares de pins, de ruisseaux et de pâturages de montagne devaient être cédés par le Kosovo.

L’Union européenne a fait de la ratification de cet accord avec le Monténégro un passage obligé pour accorder une libéralisation des visas aux citoyens kosovars, une attente forte pour une grande partie des 1,8 million d’habitants et un crève-coeur pour les jeunes du pays. Dans un tweet, le président kosovar Hashim Thaçi a dénoncé la « terrible action » d’une « minorité »  qui « bloque les citoyens qui aspirent à leur liberté de mouvement. »

« C’est un des sujets les plus importants pour le pays. Voter pour (la ratification) ne met pas en danger le territoire du Kosovo », a affirmé mardi devant les députés le Premier ministre Ramush Haradinaj qui, avant son arrivée au pouvoir, s’opposait à ce traité.

Le Parlement monténégrin l’a ratifié dès décembre 2015, mais au Kosovo les gouvernements successifs ne sont jamais parvenus à réunir une majorité.

Le leader de Vetevendosje, Albin Kurti, a proposé lors du débat de faire savoir au Monténégro que le « Kosovo n’accepte pas l’accord » et de demander la tenue d’« une conférence internationale pour une nouvelle délimitation » de la frontière.

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« Signer un accord et s’y tenir »

Lors d’une conférence qui a réuni Hashim Thaçi et Bernard Kouchner à Paris jeudi dernier, le Président du Kosovo a demandé à ses députés de faire un effort et de se montrer conciliant :

« Nous sommes résolus à avancer et faire tout ce qui est notre pouvoir pour lutter contre la corruption, améliorer les relations avec nos voisins, la Serbie et le Monténégro. Mais il faut d’abord régler notre problème de frontière pour espérer intégrer l’Europe. On n’a pas d’autre solution que de travailler dans ce sens. »
Et de rajouter :
« Personnellement, j’ai signé cette démarcation avec le Monténégro, maintenant je compte sur les listes serbes et celles des minorités pour m’appuyer au Parlement, car c’est dans leur intérêt de ratifier cet accord.« 

Son vœu a donc été prophétique. Jacques Rupnik, politologue spécialiste du Kosovo, présent dans la salle, avait dénoncé le manque coordination entre le gouvernement et le Parlement : « C’est bien de ratifier un accord, mais encore faut-il le tenir. »

De son côté, l’ambassadeur américain au Kosovo Greg Delawie s’était fendu d’une remarque assassine :

« Je suis extrêmement déçu de ce qu’il s’est passé aujourd’hui. Le Kosovo vaut mieux que ça. Cela ne devrait pas arriver dans un pays européen. Le gaz lacrymogène n’est pas une méthode européenne. »

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Jonathan Dupriez avec AFP

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