Depuis la guerre, les Albanais et Serbes du Kosovo ne se mélangent plus. Reportage à Gračanica, une enclave serbe au milieu du Kosovo albanais.

A Gračanica, à 10km au sud de Pristina, les Kosovars albanais ne font que passer. Ils ne s’y arrêtent pas. Et pour cause, cette ville de 10 000 habitants, connue pour son monastère orthodoxe, est peuplée uniquement de SerbesD’ailleurs, pour atteindre cette enclave, des lignes de bus sont réservées aux Albanais et d’autres aux Serbes. Quant aux taxis, ils sont munis de deux plaques d’immatriculation différentes : une kosovare, une serbe.

À 10 km de Pristina, le monastère de Gračania est classé au patrimoine mondial de l’Unesco. © Florent Vairet

Drapeaux serbes et alphabet cyrillique

Dès le panneau d’entrée de Gračanica passé, le ton est donné. Les drapeaux serbes pavoisent devant les bâtiments publics et les inscriptions sont écrites en cyrillique, l’alphabet serbe. Pourtant, aucune frontière n’a été franchie depuis Pristina.

Drapeaux serbes flottant devant la mairie de Gračanica. © Florent Vairet

“Je me sens comme une touriste étrangère ici, je ne parle pas la langue”, confie Valbona Bytyqi, une étudiante kosovare de 21 ans de l’université de Pristina. “Je n’ai jamais été en contact avec des Serbes de ma vie, c’est une première”, poursuit la jeune fille. Elle se définit avant tout comme albanaise, même si elle se dit “fière de participer à la construction du Kosovo”. En plus d’une nouvelle langue, Valbona Bytyqi découvre à Gračanica la religion orthodoxe.

“Je n’ai jamais été en contact avec des Serbes de ma vie, c’est une première”

Si, à Pristina, les mosquées sont légion, Gračanica est surtout connue pour son monastère. Classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 2006, le bâtiment a été construit au 14ème siècle par les Serbes. À l’époque, le premier État serbe s’étendait sur la région. À l’intérieur, on ne dénombre pas moins de 4 000 visages de figures chrétiennes. “Tout l’art de la religion orthodoxe est gravé sur ces murs”, raconte le guide serbe du monastère.

Le Kosovo n’existera plus dans 10 ans

Une fois la visite terminée, l’homme d’une cinquantaine d’années livre un tout autre discours, loin des paroles apaisées qu’il venait d’énoncer.

“Ici, nous sommes coupés du reste du pays. Nous avons notre propre hôpital, nos écoles et notre bureau de poste. Quand j’étais petit, je jouais au foot avec des Albanais. Maintenant, c’est impossible. Lorsque de telles choses se sont passées, sans que personne n’ait été jugé, la confiance est rompue, explique le guide, plongeant l’étudiante toujours un peu plus dans la défiance, avant d’ajouter, sous l’œil incrédule de la jeune Kosovare : “Il n’y a plus d’avenir ici. Le Kosovo n’existera plus dans 10 ans.”

Valbona Bytyqi est une jeune étudiante de l’université de Pristina. © Florent Vairet

L’ambiance est lourde. Le malaise est là. Valbona Bytyqi est confrontée pour la première fois à la mémoire de la guerre, qui a frappé le Kosovo en 1999 et qui a fait 13.000 morts. Quand le Serbe accuse ouvertement les Albanais de crimes massifs, la jeune fille ne peut s’empêcher de rétorquer : “Nous ne sommes pas les seuls coupables, des Serbes ont aussi commis des exactions !” Près de 20 ans après, la plaie n’est pas refermée.

L’échange se termine, les visages se dérident.  “Nous sommes les victimes des tensions politiques entre les deux pays. Au fond, nous avons les mêmes valeurs”, conclut le guide, qui a retrouvé son calme religieux, avant de serrer la main à « l’Albanaise du Kosovo« , comme elle aime se définir.

« Agir au-delà du racisme »

Plus loin, au bord de la rue principale de Gračanica, des jeunes serbes passent le temps en terrasse d’un bar. Au-dessus ? Le siège du parti serbe au Kosovo (SLS), comme un symbole.

Bar surplombé d’une affiche écrite en serbe © Florent Vairet

Ici, personne ne parle anglais, encore moins albanais. C’est la langue de Belgrade qui prévaut. Dans les enceintes,  la musique serbe du moment résonne. Autour des tables, des clients arborent même le maillot de football de l’équipe nationale. “On ne verra jamais cela à Pristina”, explique Valbona Bytyqi, triste de voir flotter l’emprise serbe sur la ville.

« Les rapprochements sont possibles »

Pourtant, dans cet établissement, Ejup Hajrizi, un Kosovar albanais de Pristina, vient livrer des fûts de bières. “Ici, j’ai toujours été bien accueilli par les Serbes. Je n’ai jamais eu de problème. J’ai des amis à Pristina et à Gračanica”. Il travaille avec eux depuis cinq ans. “Les Serbes du Kosovo se disent anti-Albanais mais, au quotidien, les actes dépassent parfois les pensées et les rapprochements sont possibles. Il faut agir au-delà du racisme et des discours. Un discours optimiste qui tranche d’une ambiance générale encore pesante à travers le pays.

Florent Vairet et Alice Lefebvre

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