Loïc Trégourès, chercheur en science politique à l’Université de Lille et spécialiste des Balkans, livre son analyse des résultats des élections législatives à Kosovox. Le parti du président du Kosovo Hashim Thaçi, le PDK, est donné gagnant mais sans réelle majorité.

 

Kosovox : D’après les résultats des législatives, la coalition du PDK, le parti du président Hashim Thaçi, arrive en tête avec 33,98% des voix, mais avec une majorité fragile. Ce résultat vous surprend-il ?

Loïc Trégourès : Non, pas vraiment. Si l’on prend le PDK seul, il perd beaucoup de voix par rapport à 2014. Il y a une certaine fatigue de ce parti que le clientélisme ne compense pas totalement. La situation du Kosovo ne s’améliore pas du tout, les gens s’en vont, la corruption est massive… Bref, le PDK est vu comme le premier responsable de ce bilan. En outre, il s’agit d’une combinaison contre-nature. On le voit avec la tenue d’élections anticipées pour essayer de se présenter au mieux avant le début des travaux de la Cour (tribunal devant lequel de nombreux dirigeants du PDK devraient être jugés pour crimes de guerre, ndlr) et la constitution d’une coalition d’anciens de l’UÇK. Pourtant, ils se détestent et ont de profondes divergences politiques.

Kosovox : Le parti Vetëvendosje, qui refuse toute normalisation des relations avec la Serbie, a quasiment doublé son score de 2014 avec 27,12% des voix. Ce très bon résultat signifie-t-il que ce discours séduit la population kosovare ?

Loïc Trégourès : Vetëvendosje est le parti d’opposition par excellence. Il se présente comme celui qui n’a jamais trempé dans les affaires et dont le maire de Pristina (qui est le vice-président du parti, ndlr) fait du bon travail. Cette position finit par payer. Le parti a axé sa campagne sur l’économie, le chômage, la corruption… Il a parlé du ras-le-bol de la population. Et là où les autres partis jouent encore avec les réflexes nationalistes, Vetëvendosje rappelle au contraire qu’il se veut aussi un mouvement de gauche au sens social.  Chômage, corruption… C’est de ça dont les Kosovars voulaient parler pendant ces élections. Enfin, en 2014, l’Occident avait incité à la formation d’une grande coalition contre-nature LDK-PDK. Le vote Vetëvendosje représente une sanction contre cette ingérence.

« L’accord sur les frontières avec le Monténégro est un sujet incontournable »

Kosovox : Le PDK devra sûrement réaliser une coalition pour gouverner. Est-ce envisageable ?

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Loïc Trégourès : On ne connaît pas encore le nombre de sièges de chaque parti mais aucun des trois  ne pourra gouverner seul avec l’appui des minorités et des Serbes. Cela ouvre la voie à toutes les combinaisons possibles. N’oublions pas que chaque parti dispose de ses sièges, selon un système d’élections de députés propre au Kosovo. Donc ce n’est pas parce que le PDK, l’AAK et Nisma ont concouru ensemble que l’un d’eux ne formera pas une coalition avec d’autres si c’est dans son intérêt. Le PDK n’est donc pas assuré d’être au gouvernement. De son côté, Albin Kurti, le leader du parti Vetëvendosje, a réalisé une vidéo en anglais dédiée aux dirigeants internationaux. Cette fois-ci, il a clairement l’ambition d’exercer le pouvoir.

Kosovox : L’ancienne coalition du PDK et de la LDK a abouti à la chute du gouvernement en  mai dernier après l’échec de la ratification sur la frontière du Monténégro. Ce sujet sera-t-il remis sur la table rapidement ?

Loïc Trégourès : Ce sujet est incontournable puisque c’est une condition posée par l’UE pour lever les visas. Et de toute façon, tout ce qui concerne les frontières doit être posé. Cela dépendra du temps qu’on met à former un gouvernement, mais ce sera l’un des premiers dossiers que celui-ci trouvera et devra résoudre.

Kosovox : Quels sont les principaux défis qui attendent le nouveau gouvernement ?

Loïc Trégourès : La frontière avec le Monténégro, le dialogue avec Belgrade et tout ce qui va avec dans la mise en œuvre de ce qui a été conclu précédemment à savoir la poursuite de la recherche de reconnaissances internationales (États, Unesco etc.). Il y a évidemment les premières inculpation de la Cour qui vont arriver. Sur le plan interne, la pauvreté, la corruption, l’Etat de droit, le chômage, la gestion des « foreign fighters » de retour de Syrie et des radicalisés. Autrement dit, ce ne sont pas les sujets qui manquent.

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Propos recueillis par Florie Castaingts

 

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