L’art contemporain au Kosovo chamboule l’ordre établi. Trois artistes ont décidé de révolutionner la création artistique dans un pays où la population est majoritairement rurale. Même si l’art concerne avant tout l’élite, il est devenu un enjeu d’ordre national.

Au départ, le Kosovo jouit d’une certaine souplesse dans la Yougoslavie de Tito. Dès les années 70, une culture « nationale » de l’art se développe au Kosovo et s’exporte dans les centres d’art internationaux (Ljubjlana, Zagreb, Paris, New York).

Mais faute de lieux de création et de lieux de recherches dédiés, les créateurs kosovars vont enrichir leur production artistique dans les pays voisins (Serbie, Albanie, Monténégro).

C’est donc dans ces années-là que l’université de Pristina ouvre une faculté d’Arts. Les autorités locales inaugurent en même temps la Galerie nationale du Kosovo. Tout cela afin de rendre les artistes kosovars moins dépendants des pays de l’ex-Yougoslavie. La plupart des génies que le Kosovo a vu naître après la seconde guerre mondiale ont fait leurs classes à l’Ecole supérieure d’Art de Peć, le centre névralgique de la création moderne au Kosovo. Tout a commencé par la volonté d’un homme, né lorsque le Kosovo n’était pas encore un Etat.

> Le fondateur : Muslim Muliqi (Gjakovë, 1934 – Pristina, 1998)

Il est la figure de proue de la peinture impressionniste et expressionniste au Kosovo.

1984. Les maisons fortifiée « Kullas », nombreuses dans la région natale de Muslim Mulliqi, incarnation de la résistance kosovare. © Creative Commons

C’est un homme aux cheveux bruns, denses et épais, qui admirait les paysages de sa région natale, la Dukagjini, avec ses couleurs chaudes, rouges, jaune orangé, ses maisons en brique et ses ombres menaçantes. Il a fait rentrer le Kosovo dans le XXe siècle avec ses tableaux « aux couleurs de la résistance » comme il avait l’habitude de dire. Il représentait souvent des « Kullas«  dans ses peintures, ces maisons en pierre fortifiée qu’il voyait comme des symboles de la résistance . Il croyait profondément en un « art kosovar« , au point qu’en 1975, il fonda avec d’autres l’Académie des arts et des sciences du Kosovo.

Par l’art, il ouvre la voie à une forme de contestation de l’emprise serbe sur la population kosovare. Un forme d’engagement qui ouvrira la voie à un artiste à la carrière sulfureuse.

> « L’oppressif, l’agressif, le sale » Sokol Beqiri (Pec, 1964 – )

C’est cette réalité crue que représente Sokol Beqiri dans son art. Choquant, brutal, un critique qui a connu Sokol Beqiri dans ses débuts disait que son travail reflétait quelque chose « d’oppressif, agressif et sale ». Intransigeant, il raconte la tornade que son pays voit arriver dans les années 1990 : la montée de la violence, les exactions de l’armée, l’omniprésence des militaires et la cruauté de l’homme. En utilisant plusieurs supports, il incarne sans détour l’avant-garde et l’artiste engagé qui exprime ses peurs.

1997, « Pertej : Fluturon, Fluturon » Deux ans avant la guerre, la menace pèse déjà sur l’art de Beqiri © Shkëlzen Maliqi


Il transforme d’innocents tonneaux de bois en bombes destructrices. Et les tableaux représentant des paysages magnifiques, il les macule de couleurs criardes. Puis il expose le tout dans un restaurant. Ses œuvres sont faites pour choquer.

Il a révolutionné la création artistique dans les années 1990. C’est lui qui fait basculer le Kosovo dans le post-modernisme. Dans cette décennie, le pays perd son autonomie. Les institutions publiques sont fermées aux Kosovars d’origine albanaise par le régime serbe. L’apprentissage se fait beaucoup chez les bourgeois, dans des maisons privées.

Tout bascule avec l’exposition Pretej/Beyond de 1997 à Belgrade. Des performers kosovars réalisent des mises en scène sonores, des montages photos, des vidéos, bref des formats peu académiques. La polémique est lancée. Le scandale va jusqu’à Pristina. L’anti-conformisme post-moderne de cette bande d’artistes vindicatifs ne plaît guère aux pouvoirs politiques en place des deux côtés de la frontière. L’art dérange parce qu’il met en évidence les plaies de la société.

L’affiche du scandale : Les drapeaux albanais utilisés comme signaux d’atterrissage, ou comme sur la pochette du White Album. © Creative Commons


L’année d’après, la guerre est déclarée. Il faudra attendre l’intervention de l’ONU et la fin du conflit armé pour que l’art kosovar se découvre sous un nouveau jour.

> Le renouveau : Erzen Shkololli (Pec, 1976 – )

Le directeur de la Galerie nationale du Kosovo à l’heure du bilan : en quelques années il a profondément réformé l’institution. © Cristina Mari

Le jeune quarantenaire Erzen Shkololli fait partie de la génération qui a étudié dans les années 1990. Il a traversé la guerre. Puis il s’est associé à Sokol Beqiri pour lancer des ateliers d’éducation artistique en 2003. Il affirme que l’art peut apaiser les tensions, permettre d’exprimer le traumatisme de la guerre ethnique, et renouer avec son passé.

Au-delà de ce travail pédagogique de reconstruction, il lance la fondation EXIT la même année à Peć, un institut d’art contemporain qui œuvre en faveur de la collaboration artistique à travers les pays, fait venir des talents internationaux, effectue de la recherche sur les nouvelles formes d’expression artistique et mène des projets d’éducation artistique dans le pays.

La sensibilisation à l’art : premier défi de la politique culturelle au Kosovo. © Cristina Mari

Au début des années 2000 il remarque que la communauté artistique a surtout deux problèmes : l’isolation internationale du Kosovo et le conservatisme de l’académie des arts et des sciences.

« Le Kosovo est fermé, beaucoup de jeunes ne peuvent pas voyager et l’académie reste coincée dans les années 60. »

Alors, il prend la tête de la Galerie nationale du Kosovo et réforme l’institution pour y accueillir les nouveaux talents. 

Il restera directeur du musée jusqu’en 2015, année où il organise une rétrospective sur l’oeuvre de son mentor et ami Sokol Beqiri. L’art contestataire kosovar trouve sa place sur la scène nationale du Kosovo. Et sa dernière exposition fut une rétrospective à Muslim Muliqi, organisé à l’occasion de l’anniversaire des 7 ans de l’indépendance du Kosovo. C’est l’exposition la plus fréquentée de l’histoire de la galerie : près de 2 000 visiteurs. Grace à Ezren Shkololli désormais, il est possible de compter sur l’art pour construire l’identité du Kosovo. 

Plus de 2000 visiteurs sont venus voir les oeuvre de Muslim Mulliqi, un record !                         © Cristina Mari

Thomas Schnell

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