Au Kosovo, la loi autorise les femmes à avorter jusqu’à la 10e semaine de grossesse. Pourtant, l’avortement reste un parcours du combattant. Et certaines sont prêtes à prendre tous les risques.

« Les mentalités ne changent pas. Au Kosovo, avorter est toujours très mal vu. » Les mots d’Iliriana Gashi, responsable de Women for Women Kosovo, sont choisis. Mais ils ne laissent aucun doute sur l’image de l’avortement dans son pays. Encore tabou, il est rejeté par les autorités publiques et les religions majoritaires du pays – l’islam et le christianisme.

L’avortement a pourtant toujours été légal au Kosovo. Avant 1999, c’est la loi serbe qui réglementait cette intervention. En avril 2006, c’est peu ou prou la même loi qui est inscrite dans la loi kosovare, alors sous administration onusienne.

Une femme de plus de 18 ans et enceinte depuis moins de dix semaines peut se faire avorter. C’est deux semaines de moins qu’en France, où l’on peut avorter jusqu’à la 12e semaine de grossesse (soit 14 semaines d’aménorrhées). Passé ce délai, l’avortement ne peut être envisagé qu’en « cas de danger pour la mère et/ou le fœtus ». Une mineure doit demander l’autorisation de ses parents.

5 cliniques habilitées pour tout le pays

Dans les faits, la réalité fait froid dans le dos. Sur les 122 cliniques gynécologiques que compte le Kosovo, seules cinq sont habilitées par le ministère de la Santé à effectuer ce type d’intervention médicale. C’est la conclusion d’un rapport du Fonds des Nations unies pour les populations (FNUAP) publié fin 2006. Et seulement l’une d’entre elles est publique, c’est-à-dire que les soins y sont gratuits. Il s’agit du University Clinical Center of Kosovo, installé à Pristina. Mais même là, des affiches culpabilisantes sont placardées sur les murs, comme le rapportaient Le Courrier des Balkans et Prishtina Insight en 2016 : « L’avortement est un crime commis par la mère. »

Pourtant, selon les estimations du FNUAP, il y aurait entre 28 et 50 avortements pour 100 naissances au Kosovo. En France, on recense 26,4 avortements pour 100 naissances. Si les femmes avortent surtout parce qu’elles vivent dans la misère, ce n’est pas la seule raison. « Elles ne veulent pas avoir beaucoup d’enfants, parce qu’elles souhaitent leur donner plus d’éducation qu’elles n’en ont reçu », souligne Iliriana Gashi.

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Des solutions alternatives aux centres publics

Pour celles qui dépassent le terme, une solution demeure: la clandestinité. Des cliniques privées, non agréées par le ministère de la Santé, pratiquent illégalement ces interventions. Ici, pas de registre, contrairement aux établissements publics. L’opération coûte entre 20 et 50 €, selon la présidente de Women for Women Kosovo. Des sommes importantes, puisque le salaire moyen kosovar s’élève en moyenne à 300€ par mois. Les conditions sont précaires et les femmes risquent de subir des complications : infections, hémorragies, fausses-couches lors de grossesses ultérieures… jusqu’à la mort dans les cas les plus extrêmes.

« Les femmes ne veulent pas avoir beaucoup d’enfants, parce qu’elles souhaitent leur donner plus d’éducation qu’elles n’en ont reçu », souligne Iliriana Gashi à Kosovox.

Une autre solution, à moindre coût, existe. Un médicament, disponible en vente libre dans les pharmacies du pays entre 50 et 80 centimes pièce, est détourné de son usage premier. Son nom ? Le Cytotec. Là encore, une solution de fortune qui peut laisser des séquelles à vie… Normalement destiné au traitement des ulcères et des gastrites, son utilisation peut provoquer des fausses couches par de violentes contractions de l’utérus.

Les autorités publiques se désintéressent du problème

Du côté des pouvoirs publics, c’est l’immobilisme. « Nos dirigeants sont conservateurs pour la plupart », assure Iliriana Gashi. Le sujet de l’avortement et, plus généralement, des droits des femmes, met mal à l’aise. C’est aussi l’analyse de Dejona Mihali, cadre du parti d’opposition Vetevendosjë (Autodétermination), qui s’est confiée au réseau Balkan Investigative Reporting Network, spécialisé dans la promotion de la liberté d’expression. « Au Kosovo, face à la peur de porter préjudice à la famille et à la société, ces interventions sont la plupart du temps menées secrètement et dans des institutions privées sur lesquelles le ministère de la Santé n’a aucune prise. » Au Kosovo, le droit de disposer librement de son corps est encore loin d’être respecté.

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Manon Gayet et Sophie Vincelot

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