Naïm Mehmeti et son épouse ont perdu leur fille à l’âge de cinq ans, intoxiquée par le plomb. Douze ans plus tard, toute la famille, installée à Priluzje, est affectée plus ou moins gravement par la pollution à ce métal.

Pour rencontrer Naïm Mehmeti et sa famille, il faut s’enfoncer dans l’enclave serbe de Priluzje, à un quart d’heure en voiture de la capitale, Pristina. La route est cahoteuse. La pluie annoncée ne tarde pas à poindre. Devant la baraque, des enfants roms passent une tête hors de la porte, curieux et rieurs. 

Dans le salon, une moquette abîmée. Les membres de la famille sont installés à même le sol. Rapidement, le ton monte. Sheriban, la mère, émue, ne souhaite pas parler. Elle ne veut plus parler de ça. De la mort de sa fille aînée Gjeneta, de l’hospitalisation de sa benjamine Nikolina dans un état critique. « Pourquoi en parler, encore et encore ? » demande-t-elle à Bekim, notre traducteur. « Qu’est-ce que cela va changer si je parle ? » Elle poursuit : « Douze ans après, personne n’est venu nous aider, pourquoi mon récit changerait quelque chose ? »

Usine de charbon de Zvečan/Trepča.
© Florie Castaingts

Un témoignage difficile

Nikolina a 14 ans aujourd’hui. Elle regarde sa mère raconter une fois de plus l’histoire de la famille. Elle a perdu sa grande soeur lorsqu’elle avait trois ans. Son sang contenait une dose anormalement élevée de plomb. A ce souvenir douloureux, des larmes coulent sur les joues de Sheriban. Elle poursuit son récit, la voix tremblante.  La famille vivait alors dans le camp de Roms de Zitkovac, à côté de Mitrovica, aménagé par la Minuk (la mission de l’ONU au Kosovo, ndlr), non loin d’une décharge d’une usine de charbon.

Un terril constitué de métaux lourds est la cause de l’intoxication. Ils ont été installés là, à quelques centaines de mètres. Déplacés à cause de la guerre, ils n’avaient plus aucun endroit où vivre. « Il pleuvait dans le camp. La décharge de charbon était juste à côté. Elle contenait du plomb et d’autres métaux lourds. Ma fille respirait de l’air empoisonné. Un jour, elle a eu beaucoup de température » poursuit la mère. Les médecins de Mitrovica l’ont alors envoyée à l’hôpital de Cracovie.

Le corps de la fille aînée s’est peu à peu paralysé. Après deux hospitalisations, la petite n’a pas survécu. « Elle est restée deux mois à l’hôpital. Quatre mois plus tard, elle était morte » explique Naïm, le père, désabusé. Une semaine plus tard, Nikolina contracte les mêmes symptômes. Dans un état critique, elle est à son tour transférée à l’hôpital de Belgrade. « Je ne pensais pas qu’elle allait survivre », explique l’épouse de 46 ans.

Nikolina, 14 ans et sa petite soeur Gjeneta, 11 ans.
© Raphaël Marchal

Il leur faut partir du camp empoisonné. Un camp qu’il ont habité pendant sept ans et qu’ils n’avaient pas les moyens de quitter. La rencontre avec un journaliste américain a été décisive. Paul Polansky a découvert l’intoxication au plomb dans les camps du nord du Kosovo à la fin des années 90. Avec sa fondation, il a fait déménager la famille et l’a installée dans la maison qu’elle occupe encore aujourd’hui. Il finance les hospitalisations de la jeune Nikolina.

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Terril de charbon intoxiqué au plomb à côté de l’usine de Zvečan/Trepča.
© Florie Castaingts

Des séquelles graves

Adolescente, Nikolina souffre de problèmes aux yeux. « On l’a placée au premier rang à l’école, mais elle ne voit toujours pas le tableau. »  Il lui faudrait des lunettes. La paire coûte une centaine d’euros. Impensable. D’autant que son traitement contre l’intoxication au plomb, qu’elle continue à prendre, coûte 33 euros par mois. Une somme exorbitante pour la famille qui n’a d’autre revenus que l’aide mensuelle de 105 euros qu’elle perçoit du gouvernement serbe (la famille vit dans une enclave serbe, ndlr) « Jamais personne ne nous a rendu visite« , assène Sheriban. Naïm et sa plus jeune fille Gjeneta ont de l’asthme. Sheriban souffre d’hypertension. Toute la famille est touchée.

Naïm et Sheriban Mehmeti.
© Raphaël Marchal

« Ma principale revendication est le financement des traitements médicaux pour mes enfants. Que la Minuk paie » indique Sheriban. « Parce que je suis une mère je veux d’abord que mes enfants soient soignés. Ensuite, si je peux l’être aussi, je veux bien, parce que c’est pas facile avec de telles conditions de vie. »

Un débat interne au sein de la Minuk

Au Kosovo, une centaine de personnes a été empoisonnée au plomb dans des camps de déplacés gérés par les Nations unies, positionnés sur des sites industriels. Leur contamination était connue par l’organisation internationale. Actuellement, un débat interne secoue l’institution au sujet de possibles compensations financières. L’aide aux victimes doit-elle se fonder sur une réparation au cas par cas ou sur une aide économique à la région concernée par la contamination ? La Minuk semble privilégier pour le moment la deuxième solution.

Le camp de Cesmin Lug à Mitrovica Nord. © Florie Castaingts

Texte : Florie Castaingts

Reportage : Florie Castaingts, Hugo Lemonier et Raphaël Marchal

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