Deux jours durant, cet été, les habitants de Mitrovica nous ont expliqué leur ville. Nous avons tenté de la comprendre à travers leurs yeux. Côté sud, les Albanais nous donnent à voir une Mitrovica qui se veut jeune et dynamique, mais aussi engoncée dans ses traditions… Au Nord, l’enclave serbe où misère sociale et rancœurs envers les Albanais ne passent pas. Mitrovica vit sous tension, entre deux rives.


Le reportage audio complet :

A quoi ressemble Mitrovica dans les yeux d’un jeune de 19 ans ? Pour le savoir, nous avons suivi Harris Ademi, un local de l’étape. Etudiant en première année de journalisme à l’université de Pristina, Harris revient de temps à autre chez lui, à une heure de route de la capitale. En plein cœur de Mitrovica, à quelques centaines de mètres seulement du « pont de la discorde », Harris, dans un anglais parfait, décrit le centre névralgique de la deuxième ville du Kosovo, « l’endroit que les jeunes préfèrent » selon lui. Ainsi, nous découvrons un visage insoupçonné de Mitrovica : « Ici, on se promène, il y a plein de jeunes. On se retrouve en face de la bibliothèque, on prend du bon temps, on discute, on prend des cafés » décrit le jeune garçon avec enthousiasme.

Harris Ademi, étudiant à Pristina, mais originaire de Mitrovica (c) Gwendolina Duval

Autour de nous, les bâtiments sont presque neufs, la ville grouille de jeunes parents et les constructions fleurissent. Manifestement, Mitrovica change, rajeunit. Et de prime abord, la guerre semble être reléguée assez loin, derrière l’insouciance d’Harris..

« On est vraiment content d’avoir un KFC ici »

Ville autrefois symbole du conflit armé de 1999 (et lieu de stationnement du contingent militaire français de l’époque), Mitrovica semble peu à peu, se mettre à la page de l’Europe mondialisée. Malgré l’empreinte encore visible d’une société patriarcale, où les femmes sont encore peu représentées aux terrasses des cafés par exemple, on peut voir s’installer des firmes venues d’ailleurs, signe d’une légère amélioration de la conjoncture économique du pays : « Là par exemple, il y a un KFC…c’est tout récent, il y en a partout dans le monde. On est vraiment content d’en avoir un chez nous, c’est presque un honneur d’avoir des marques comme ça ici » se réjouit Harris.

Le centre-ville de Mitrovica, bondé et refait à neuf ces dernières années (c) Gwendolina Duval

Derrière la modernité, le poids des traditions

A Mitrovica, comme à Pristina, difficile de voir dans les rues d’éventuels signes extérieurs de religiosité. En effet, la Constitution kosovare ne reconnaît aucune religion, et la société est laïque. Les habitants s’habillent, et vivent globalement « à l’occidentale ». Toutefois, cette modernité apparente ne saurait faire oublier le poids des traditions d’une société composée à 95% de musulmans. Xhemal Cerani, le muezzin de la mosquée Bajram Pasha Isa beg le rappelle d’ailleurs : « Selon l’Islam, les femmes doivent se couvrir le corps. Mais, comme vous pouvez le voir dans les rues ici, certaines jeunes femmes portent des tenues courtes. Et normalement la religion ne l’accepte pas…c’est pour ça que je leur dis de porter des vêtements plus conformes aux principes de l’Islam. »

Xhemal Cerani, le muezzin de la mosquée Isa Beg (c) Gwendolina Duval

La mosquée Isa Beg Bayram Pasha, construite grâce à des fonds turcs en 2014 (c) Gwendolina Duval

Ce jour de juillet, à midi, et comme partout ailleurs au Kosovo, le chant du muezzin retentit à Mitrovica. Ici, les journées sont rythmées par les cinq appels à la prière quotidiens. Et pour accueillir les fidèles, pas moins d’une dizaine de mosquées jalonnent le centre et ses environs. Au Kosovo, depuis 1999, 240 mosquées ont été construites grâce à des fonds saoudiens mais la plus importante d’entre elles a été entièrement bâtie grâce à des fonds turcs en 2014. Aussi, Xhemal Cerani tenait à insister sur ce point : l’Islam du Kosovo ne doit pas être rapproché d’éventuels cas de radicalisation (le Kosovo aurait envoyé 300 djihadistes en Irak et en Syrie, ndlr). La fameuse Bajram Pasha Isa Beg remplace la précédente mosquée, très endommagée par des bombardements pendant la guerre.  Ses deux imposants minarets et ses ornements typiques, en font l’une des attractions majeures de Mitrovica.

Fresques et ornements dans la salle de prière de la mosquée Isa Beg (c) Gwendolina Duval

Zvečan, enclave serbe au nord de Mitrovica

Nous continuons notre découverte de la ville côté Serbe. Nous nous rendons auprès des retraités de Trepça, une mine dans laquelle jusqu’à 20 000 ouvriers travaillaient au plus fort de l’activité. Un club, où tous les anciens se retrouvent, s’est organisé à Zevčan, au nord de Mitrovica. Pour s’y rendre, il faut traverser l’Ibar. La manœuvre peut sembler simple à pied, le pont ne fait qu’une centaine de mètres et rien n’entrave le passage. Il est cependant plus complexe de le traverser en taxi.

Interdiction de mettre sa ceinture dans le taxi côté serbe, ça ne se fait pas ! (c) Hugo Lemonier

A Mitrovica, les chauffeurs côté serbe, voitures années 1990 sans plaque d’immatriculation (une manière de s’affranchir des directives de Pristina), ne franchissent l’Ibar sous aucun prétexte pour se rendre côté albanais. De même, les taxis côté sud observent la même frilosité à s’aventurer au nord. Seule une zone tampon à l’ambiance tendue, permet de changer de taxi et ainsi naviguer pour quelques euros dans la ville. Quand on est un homme, mieux vaut ne pas attacher sa ceinture de sécurité, au risque de sous-entendre à votre chauffeur qu’il ne conduit pas prudemment…

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Préfabriqué et misère sociale

Côté serbe, une Alfa Romeo hors d’âge nous dépose à quelques mètres d’un préfabriqué, aussi délabré que la voiture. C’est ici que nous attend Milorad Radivogevic, un retraité de Trepça. A l’abri des regards, il peine à nous confier les souvenirs de sa dure vie de labeur. Après 40 ans de carrière à Trepça, Milorad perd tout lorsque le conflit éclate: « la guerre a tout détruit, et a emporté par la même occasion, la sécurité sociale qu’on avait avant, le niveau des retraites et des salaires…Aujourd’hui, la situation est au point mort » soupire le retraité.

Milorad Radivogevic se veut la voix des anciens de Trepça (c) Hugo Lemonier

Milorad touche une très maigre retraite, 180 euros mensuels payés par la Serbie et dont le versement est plus qu’incertain à l’avenir. En attendant « le club des anciens nous aide comme il peut » relativise Milorad.  Un soutien qui permet « d’acheter de la nourriture » même si les prix actuels l’obligent à ne choisir que des denrées de piètre qualité.

Les cheminées de Trepça et le terril (c) Hugo Lemonier

« Au cimetière, je ne peux pas respirer »

Côté sud, un cimetière orthodoxe attire notre attention. Vanja, une Serbe francophone qui vit à Zvečan, nous emmène sur la trace de ses anciens, trois générations du côté de son père, ont été enterrés ici, côté albanais. « Je ne peux pas respirer, ça fait mal » dit-elle en franchissant la porte du cimetière. Partout, les pierres tombales sont délabrées, voire réduites en morceaux. Les émeutes de mars 2004 qui ont fait 25 morts au Kosovo, en sont la principale raison selon Vanja.

Le cimetière orthodoxe côté sud de Mitrovica a été profané lors des émeutes de mars 2004. Il est depuis à l’abandon. (c) Hugo Lemonier

A l’époque, un fait divers près de Mitrovica embrase les deux rives de l’Ibar. Trois enfants albanais y sont retrouvés noyés. Certains médias kosovars s’emballent et font alors courir la rumeur que des Serbes les auraient tués. Une vague de lynchage éclate. Des milliers d’Albanais tentent de traverser le pont pour aller côté serbe en représailles. Partout au Kosovo, des heurts éclatent, des églises orthodoxes sont brûlées, et des cimetières, comme celui-ci, ont parfois été profanés. Une plaie encore béante dans la vie de Vanja, qui déplore que les Albanais n’aient pas « respecté les morts ».

L’une des nombreuses stèles fracturées dans le cimetière serbe de Mitrovica. Au loin, on aperçoit une cheminée de Trepça (c) Hugo Lemonier

Vanja ne vient que très rarement dialoguer avec ses morts, elle ne se sent pas en sécurité côté albanais. Pourtant, ce cimetière, est l’un des plus importants pour les Serbes du Kosovo, un symbole au moins aussi important dans la culture orthodoxe « que Notre-Dame de Paris pour les Français ». « Nous avons ici notre coeur, notre culture et notre religion » renchérit Vanja, mais « les Albanais ont essayé de prendre notre coeur, et sans lui, on ne peut pas vivre ».

Sur le (méconnaissable) « pont de la discorde »

Le reportage se termine entre les deux rives. Le pont, autrefois qualifié de « pont de la discorde », est méconnaissable. L’édifice est très moderne, très propre et de nombreux aménagements ont été construits autour. Le lieu où autrefois, toutes les tensions entre Serbes et Albanais se cristallisaient , ressemble aujourd’hui à une aire de jeux, où le bruit blanc de l’eau et les rires des enfants sont les seuls sons qui prennent le pas sur le reste.

Atmosphère détendue sur la rive sud, du pont de Mitrovica (c) Gwendolina Duval

Quelques « Carabinieri » de la KFOR en patrouille sur le pont nous rappellent que rien n’est encore vraiment résolu ici. Pourtant, de l’endroit se dégage une atmosphère calme et détendue, une curieuse impression de havre de paix en sursis. Comme si les tensions de 1999, voire de 2004, étaient restées figées dans l’histoire. Pour en avoir le coeur net, nous discutons avec des passants. C’est alors avec Balshe, un ambulancier albanais qui vit au nord de Mitrovica, que nous conversons. L’homme d’une quarantaine d’années admire le panorama. Il faut dire que l’endroit est agréable, le soleil est au zénith, et la chaleur étouffante : « c’est un endroit très sensible, mais j’aime bien y venir sur mon temps libre » dit-il regardant l’horizon. « Ce qui plaît aussi, c’est que le pont est un lieu de rencontre entre les Serbes et les Albanais de Mitrovica ». Quelque peu idéaliste, Balshe dit souhaiter « que dans un futur proche, le pont » soit le lieu symbolique du rassemblement des deux communautés.

Balshe, un ambulancier albanais, traverse chaque jour Mitrovica du Nord au Sud pour son travail (c) Gwendolina Duval

Dix ans après l’indépendance, l’heure du test pour Mitrovica

Mitrovica a bel et bien changé : son architecture est plus moderne, les infrastructures y ont été rénovées, et le centre-ville ferait presque penser à l’Occident. Toutefois, cette ville n’en demeure pas moins un creuset de tensions où rien n’est finalement résolu depuis la fin du conflit. En témoigne le récent assassinat d’Oliver Ivanovic, leader politique serbe modéré. La cité est toujours sur le fil de possibles débordements entre les communautés, qui se regardent en chiens de faïence, de chaque rive de l’Ibar. Le 17 février 2008, le Kosovo déclarait unilatéralement son indépendance, entraînant de nombreux débordements à Mitrovica. Le 17 février 2018, sera un test dix ans après, pour cette ville toujours coupée en deux.

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Reportage à Mitrovica en juillet 2017, par Lila Lefebvre et Jonathan Dupriez
Photos – Hugo Lemonier & Gwendolina Duval 

 

 

 

 

 

 

 

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