Un an après son sacre à Rio, la judoka Majlinda Kelmendi vit toujours dans sa ville natale, dans l’ouest du Kosovo. Très accessible, la championne olympique est devenue un symbole de la reconnaissance du Kosovo à l’international. Reportage dans le dojo de Pejë/Peć.

Approcher une championne olympique peut se révéler compliqué. Pour retrouver Majlinda Kelmendi, il faut d’abord se rendre à Pejë/Peć, ville industrielle de 100 000 habitants située à deux heures à l’est de la capitale kosovare. Supporter le taxi chauffé à blanc, alors que le thermomètre affiche 38 degrés. Sur les hauteurs de la ville, le dojo de la championne olympique se dresse enfin.

Les installations sont simples : une unique salle composée d’un tatami en damier jaune et rouge, encadrée de quelques vestiaires. La modestie, valeur cardinale du judo, imprègne le lieu. Dans cette antre japonaise installée en plein cœur des Balkans, Maljinda Kelmendi est partout. Photos, médailles, coupes garnissent les murs et les armoires. Ne manque que la médaille d’or obtenue à Rio en août dernier, dans la catégorie des moins de 52 kg. La judoka conserve précieusement la récompense dans sa chambre… Et dort parfois avec sous son oreiller. “Je ne pouvais même plus respirer”, se remémore l’athlète. “Peu importent les victoires qui suivront cette compétition, ça restera le plus beau moment de ma vie.

« Les gens se mettaient à pleurer en me voyant »

Un an après le sacre brésilien, Majlinda Kelmendi n’a pas quitté sa ville d’origine. En tant que première athlète kosovare à décrocher l’or olympique, son statut dans le pays a évolué. À mon retour, des gens m’arrêtaient dans la rue et se mettaient à pleurer en me disant que je les avais rendus fiers d’être Kosovars”, se remémore la jeune femme de 26 ans.

Le succès aurait également pu lui monter à la tête, tout comme les équipes de média internationaux qui lui tournent autour. “Majlinda est toujours la même, elle n’a pas changé”, assure Distria Krasniqi, sa partenaire sur les tatamis depuis quinze ans. “Elle est restée très humble, très accessible”, renchérit son entraîneur de toujours, Driton Kuka. « Le judo requiert une telle humilité si l’on veut rester au niveau, ce serait vraiment du gâchis. »

Majlinda Kelmendi, la gamine de Pejë/Peć

La médaille d’or vient consacrer dix-sept années d’un travail acharné, intensif, qui a débuté ici même à Pejë/Peć. Majlinda avait huit ans quand elle a foulé pour la première fois un tatami.

Elle était particulièrement sérieuse et appliquée pour son âge. J’ai compté sur elle depuis le début, c’était une enfant unique en son genre

“Elle était particulièrement sérieuse et appliquée pour son âge. J’ai compté sur elle depuis le début, c’était une enfant unique en son genre, se souvient Driton Kuka. L’ancien judoka n’a pas d’égal pour jauger les talents de son pays. En 1991, il n’avait que 19 ans lorsque le conflit yougoslave a éclaté. Il a dû mettre fin à une carrière très prometteuse pour prendre les armes, à un an des Jeux olympiques de Barcelone. Auréolé de plusieurs titres de champion national, grand espoir de la Yougoslavie, il a été contraint de tirer un trait sur ses rêves olympiques et s’est reconverti en entraîneur à la fin de la guerre.

Driton Kuka durant son interview pour Kosovox © Raphaël Marchal

Driton Kuka durant son interview pour Kosovox. © Raphaël Marchal

C’est donc avec Majlinda Kelmendi qu’il aura eu sa revanche. Driton a pris la gamine sous son aile et en a fait une machine à gagner. Championne du monde junior en 2009, championne d’Europe en 2014 et en 2016, championne du monde en 2013 et en 2014. La déception des Jeux olympiques de Londres en 2012, où elle s’est arrêtée au bout de deux petits tours en combattant sous les couleurs albanaises, semble lointaine. Quatre ans plus tard, grande favorite de sa catégorie à Rio, elle triomphait de l’Italienne Odette Giuffrida et entrait dans la légende du Kosovo.

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Pas de traitement de faveur pour Majlinda Kelmendi

Dans le petit dojo de Pejë/Peć, la fierté nationale se fond dans le décor. Ils sont une vingtaine à parcourir le tatami, ballet de kimono blanc et bleu qui se chassent, s’étreignent et mordent la poussière. Seule la voix grave émanant du torse musclé de Driton résonne dans la salle. Le colosse donne les consigne des exercices aux judoka, toujours attentifs à ses remarques.

“Cela m’arrive d’avoir des entraînements individuels mais on s’entraîne souvent tous ensemble”, confie Majlinda, à peine essoufflée. Hommes, femmes et même deux enfants évoluent aux côté de la championne. “D’habitude on est un peu moins mais comme c’est les vacances, certains enfants ont voulu venir”, précise la jeune femme, ravie de cette promiscuité.

Son destin aurait pourtant pu la mener loin du Kosovo : après Rio, la championne olympique a été fortement sollicitée. “Le Kazakhstan nous a proposé trois millions d’euros pour nous faire venir, mais nous avons refusé. L’argent n’était pas un argument assez fort. J’ai façonné Majlinda ici, c’est un produit 100% kosovar”, se rengorge Driton Kuka. Trois millions d’euros représentent pourtant une fortune au Kosovo, surtout pour une jeune femme qui a vécu dans des conditions difficiles durant son enfance. “Je me suis battu pour que le gouvernement paie à sa juste valeur Majlinda et j’ai réussi !”, ajoute l’entraîneur.

22 clubs de judo au Kosovo

La situation de Majlinda Kelmendi maintenant sécurisée, Driton Kuka a désormais pour objectif de poursuivre la reconnaissance du judo dans son pays. Et cela passe par un dialogue avec le gouvernement. « Avant 2012, les officiels se fichaient bien de notre sport, mais désormais nous sommes constamment sollicités”, se félicite l’entraîneur. La coalition PDK-AAK-Nisma a même proposé à la judoka de se présenter aux dernières élections législatives. “C’était impensable, même s’ils nous ont dit que Majlinda ne devrait assister qu’à une réunion par mois”, s’amuse Driton. Méfiant de tout ce qui pourrait ressembler à de la récupération politique, l’entraîneur a limité au maximum les contacts avec les politiciens pour se concentrer sur le judo.

Avant 2012, les officiels se fichaient bien de notre sport, mais désormais nous sommes constamment sollicités

Dans le pays, l’effet médaille d’or a déjà opéré. Le Kosovo compte désormais 22 clubs, contre six avant le sacre brésilien. “C’est une bonne chose, mais au niveau professionnel nous ne pouvons toujours pas lutter à armes égales avec les autres nations”, déplore Driton Kuka. L’entraîneur est débordé. “Les grandes équipes ont plusieurs entraîneurs, des vidéoanalystes, des kiné… Moi, je suis tout seul. Quand Majlinda se blesse, je dois demander au médecin de l’équipe adverse de s’occuper d’elle.”

Une retraite en 2020… ou 2024 ?

Le niveau des athlètes se ressent également du manque d’entraîneurs de haut niveau. Driton Kuka ne peut s’occuper que de trois ou quatre judoka. Il doit donc choisir parmi un vivier de sportifs de grande qualité, quitte à délaisser certains profils prometteurs. « Je suis déjà à la limite de ce que je peux faire. Je préfère fabriquer une Mercedes que dix Fičo (version kosovare de la Fiat 650, ndlr). Il est impossible de monter une équipe entière à moi tout seul. »

Majlinda Kelmendi travaille actuellement pour conserver son titre aux Jeux olympiques de Tokyo, en 2020. Son entraîneur la voit ensuite devenir son assistante, afin de le décharger de certaines tâches. « Le judo est un sport exigeant, et Majlinda aura peut-être envie de passer la main. » L’intéressée semble moins sûre : « Je suis certaine de vouloir devenir coach à la fin de ma carrière, mais si je continue à suivre une hygiène parfaite et que mon niveau reste le même, pourquoi ne pas continuer jusqu’en 2024 ? » À la voir s’entraîner avec autant d’application, difficile de l’imaginer raccrocher le kimono lors des prochains Jeux.

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Sous la chaleur infernale kosovare, la championne finit tout de même par s’étirer avant de quitter le dojo. Il est temps de quitter le calme des hauteurs de Pejë/Pec pour retrouver l’agitation du centre-ville. Surpris de voir des Français, des habitants nous interpellent à plusieurs reprises dans la rue. Lorsque nous leur expliquons que nous sommes venus rencontrer Majlinda Kelmendi, leurs yeux s’éclairent, leur regard change. Comme si nous avions emporté un peu de la brillance de l’étoile du pays avec nous.

Texte : Raphaël MARCHAL

Reportage : Florie CASTAINGTS, Marc VAN TORHOUDT et Raphaël MARCHAL

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