Mitrovica, la ville scindée en deux

Ville du nord du Kosovo, Mitrovica symbolise encore aujourd’hui le conflit qui a opposé les Serbes aux Albanais. Elle est toujours coupée en deux. Au Nord, la partie serbe, au Sud, la partie albanaise.

Une poussette s’avance prudemment sur le pont principal de Mitrovica, en direction du Nord. À mi-chemin, elle stoppe soudainement sa course. La mère de famille qui la pousse ne s’aventurera pas plus loin. De l’autre côté de la rivière Ibar se dresse le territoire serbe. Le cours d’eau coupe la ville de Mitrovica en deux, frontière naturelle entre la partie albanaise et la zone serbe. « J’ai un appartement juste en face mais je ne peux pas y vivre », raconte la maman en pointant du doigt la rive adverse. « Je peux seulement le regarder de loin. »

Les Serbes nous détestent

« Si jamais un Serbe vous demande l’heure et que vous ne savez pas répondre dans sa langue, il risque de vous frapper« , témoigne la mère de famille. « Ce n’est pas prudent de traverser, il pourrait y avoir des incidents« , ajoute-t-elle. Elle n’a pourtant jamais été directement confrontée à ce genre d’événements. « Les Serbes nous détestent« , se justifie-t-elle. Ancrée au plus profond des mentalités, la peur de l’autre paralyse toujours les échanges entre les deux zones de Mitrovica.

« Et vous, les Serbes vous les détestez aussi ? » Rire gêné. « Si jamais il arrivait quelque chose à ma famille, je les détesterais et vous feriez pareil à ma place. » Regroupant ses enfants autour de la poussette, la femme reprend sa course vers le cœur albanais de Mitrovica.
Vladim a fait demi-tour sur le « pont de la discorde ». Lui non plus n’a pas dépassé la limite marquée par une palette de bois. A 51 ans, cet Albanais est né à Mitrovica. Il a connu la ville avant la guerre.

Vladim, 51 ans, Kosovar d’origine albanaise. © Florie Castaingts

Il descend de son vélo :  « C’est la partie serbe qui pose problème. » « Si vous vous promenez tout seul, ça va, décrit-il, mais si vous êtes cinq ou six Albanais, ça devient dangereux. » Pourtant, lui non plus n’a jamais eu d’ennuis. Il s’explique : « Je parle bien le serbe. »

Le symbole d’une division communautaire

Le pont est à l’image des relations entre les deux communautés, en construction. En janvier 2017, il aurait dû rouvrir à la circulation.

Gravats et barrières s’accumulent pourtant toujours à l’entrée du passage. Les travaux pour rendre accessible aux piétons les deux parties de la ville sont financés par l’Union européenne, afin d’apaiser les tensions. Mais en décembre dernier, une enceinte de béton se hisse à l’extrémité du pont. Le “mur de la honte” exacerbe les tensions communautaires et retarde l’aménagement entre les deux rives.

Le « pont de la discorde » toujours en travaux. Il aurait dû rouvrir en janvier dernier.                                                                                                                                       © Florie Castaingts

Le site est sensible. Il renvoie à la genèse d’émeutes sanglantes. Au printemps 2004, 19 personnes sont tuées dans la ville de chaque côté de l’Ibar. Ces violences surviennent après la noyade de trois enfants albanais dans la rivière. Des rumeurs dans la presse albanaise affirment que des Serbes les y auraient poussés. Quatre ans plus tard, jour pour jour l’histoire recommence. Des émeutiers des deux communautés s’affrontent dans la ville. L’indépendance du Kosovo a été proclamée un mois plus tôt.

Des tensions « en sommeil »

Calfeutrés dans leur véhicule blindé, deux soldats de la Kfor observent les va-et-vient du pont depuis le quartier serbe. Un imposant carabinieri barre le flanc du tout-terrain. “Nous sommes seulement chargés de surveiller la rénovation de l’édifice”, assure l’un d’entre eux, sous couvert de l’anonymat.

Sous le pont, coule l’Ibar la rivière qui coupe Mitrovica en deux. © Florie Castaingts

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Selon le militaire italien, les Albanais et les Serbes entretiennent des relations plutôt calmes en ce moment. “Mais les tensions sont seulement en sommeil”, ajoute-t-il, plus doucement. “On ne sait jamais comment cela peut évoluer.” Impossible d’en savoir plus : le soldat, prudent, renvoie vers le commandant de la Kfor, Giovanni Fungo. Il s’engouffre de nouveau dans le véhicule, jetant un oeil discret au pont illuminé par le soleil. Un employé municipal y arrose le bitume brûlant.

Une frontière invisible

A une centaine de mètres, un chassé-croisé de taxis. Les chauffeurs se toisent. Les voitures aux plaques kosovares s’avancent, déposent leurs passagers puis rebroussent chemin. Les piétons trouveront un autre taxi à la plaque serbe de l’autre côté de la rue, pour continuer leur course. De part et d’autre de la ville, des indices témoignent de la partition du territoire. L’aigle de l’Albanie d’un côté, le drapeau serbe de l’autre. Une mosquée, contre une église orthodoxe. Des pans de murs ou des bustes de héros nationaux, étendards de la culture de chacun des deux camps s’opposent.

Statue d’Isa Boletini nationaliste kosovar pro-albanais et drapeau albanais.         © Florie Castaingts

Quelques irréductibles osent pourtant investir le territoire ennemi. Un passant, le pas rapide, se présente : “Je suis Albanais mais je vis dans le quartier nord, près de la statue du prince. » Lazar, colosse de sept mètres de haut, martyr de l’Eglise orthodoxe, a été offert par le gouvernement serbe en juin 2016.  L’Albanais poursuit dans un anglais approximatif : “Avant, il y avait pas mal de problèmes… Les gens se battaient ou se lançaient des projectiles, maintenant, cela va beaucoup mieux.

Des drapeaux serbes omniprésents

Une rue plus loin, le dinar a remplacé l’euro. Les vendeurs de burek, pâtisserie salée souvent fourrée au fromage, fleurissent dans les rues. L’alphabet latin a disparu des devantures et des publicités, chassé par le cyrillique. Une allée pavoisée de drapeaux serbes s’étend jusqu’au pont principal de Mitrovica. Il est difficile de s’adresser aux passants, jeunes comme plus âgés. “Only Serbian”, répondent-ils lorsqu’on leur pose une question en anglais.

Dans l’avenue principale du nord de la ville, des bannières aux couleurs de la Serbie.                                                                                                                                          © Florie Castaingts

Plus loin, des voitures circulent sans plaque d’immatriculation pour symboliser leur opposition au pouvoir kosovar.Avant, tout le monde vivait ensemble, les Albanais venaient boire des coups dans la partie nord”, se remémore Slobodan, natif de Mitrovica. “Mais il n’y a aucun problème à l’heure actuelle”, assure le quadragénaire.

Au fil de la discussion, il finit tout de même par déplorer le départ de nombreuses familles ces dernières années.Les Serbes achètent ici, perçoivent les aides sociales et s’en vont vivre en Serbie. Ceux qui restent vont passer leurs vacances au Monténégro”, soupire-t-il. “Cet endroit se vide de sa population.

Lors du dernier recensement en 2011, 71 601 habitants peuplaient la ville. Selon la municipalité, environ 10 000 personnes auraient refusé de se soumettre au compte… à peu près le nombre de Serbes dans la ville de Mitrovica.

Florie Castaingts et Raphaël Marchal

 

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