Avec ses deux centrales thermoélectriques, Obiliq est une bombe à retardement pour ses habitants. Pollution, chômage, problèmes de santé… La ville de 21 000 habitants concentre un grand nombre de problématiques environnementales et sociales.

Plus on s’approche, plus le bourdonnement devient assourdissant. La verdure avoisinante affiche tristement une teinte marronasse. Une couleur grise recouvre les maisons et les commerces de la ville. Le ciel, sans nuage, est caché par une épaisse vapeur blanche. De ce paysage désolé, dominent les deux monstres d’Obiliq/Obilić, deux centrales à charbon qui produisent l’électricité de 95% du Kosovo.

Nous sommes à 7 km de Pristina mais l’agitation de la capitale semble bien loin. Obiliq et ses 21 000 habitants vivent au rythme de Kosovo A et Kosovo B, nom des deux centrales thermoélectriques. Rruga Hasan Prishtina, la rue principale de la ville, relie ces mastodontes, situés chacun à l’extrémité de la commune.

Kosovo B est l’une des deux centrales présentes à Obiliq. © Sophie Vincelot

Mirsad Kurteshi observe de loin Kosovo B. Avec sa famille, il habite à 60 mètres de la centrale. Pour lui, ces deux colosses sont responsables de tous les maux de la ville, à commencer par la pauvreté. « Les gens d’ici n’ont pas le droit de travailler là-bas. Ils font venir des travailleurs de Pristina », déplore l’homme de 55 ans, aujourd’hui sans travail.

Les deux centrales font partie intégrante de la vie des habitants d’Obiliq. © Sophie Vincelot

La pollution reste la problématique principale de la ville. La végétation peine à fleurir dans les secteurs autour des deux centrales. Mirsad Kurteshi prend dans ses mains les feuilles d’un pommier. « Vous voyez ces fruits ? Impossible de les manger, ils sont tous empoisonnés à cause de la centrale », se désole-t-il. Le phénol, une substance très dangereuse, et d’autres produits chimiques ont ravagé le sol. L’air, quant à lui, est irrespirable, rempli de minuscules particules toxiques. « Regardez cette maison », pointe Mirsad Kurteshi. « Elle a été repeinte il y a deux mois en blanc. Elle est déjà grise. » Les toits de tuiles rouges affichent tous une même couleur noir suie.

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Mirsad Kurteshi montre les dommages sur les arbres fruitiers. Aucun fruit ne peut être consommé. © Sophie Vincelot

La santé de ses habitants est en danger. Le centre médical de la ville accueille chaque année 39 000 patients, tous originaires des environs. Il occupe une place stratégique à Obiliq, établi entre les deux centrales thermoélectriques. La ville compte 30% de cas de cancers en plus que dans le reste du pays. Haki Jashari est directeur de ce petit hôpital depuis six mois. Auparavant, il était médecin généraliste, embauché par le centre médical, à la fin de la guerre du Kosovo, en 1999. Sa principale préoccupation concerne les enfants, premières victimes de l’air pollué. « Beaucoup naissent avec de lourds problèmes respiratoires. Bien souvent, pour les cas les plus graves, nous sommes obligés de les transférer vers des hôpitaux à Pristina », avoue le praticien hospitalier.

Les plantes alentours ont pourri sous l’effet de la pollution. © Sophie Vincelot

La clinique est à l’image de la ville, en manque de moyens. L’État ne verse pas assez de subventions pour faire fonctionner correctement les infrastructures. Résultat, les couloirs sont encombrés de patients et les médecins débordés. Les aides viennent de l’étranger, en grande partie des organisations internationales, comme l’Unicef.

Au Kosovo, le coût annuel de la pollution s’élève à environ 221 millions d’euros, selon un rapport de la Banque mondiale établi en 2013. Les conséquences sont quant à elles dramatiques : 835 décès prématurés, 310 nouveaux cas de bronchite chronique, 600 hospitalisations sont recensés chaque année.

Dans la ville, on a abandonné toute perspective d’amélioration. « Le fils du président, Hashim Thaçi, possède l’entreprise qui exploite les deux centrales », constate amèrement Mirsad Kurteshi. Un vent de changement semble pourtant souffler sur la bourgade. Le gouvernement kosovar a promis à l’Union européenne de fermer d’ici 2017 la centrale Kosovo A, construite en 1963. Il prévoit d’en construire une nouvelle, du nom de « Nouveau Kosovo ». Blerand Stavileci, le ministre du développement économique du pays, a annoncé une aide à hauteur de 10 millions d’euros sur sept ans. Le ciel a peut-être une chance de s’éclaircir un jour à Obiliq.

Texte et photos : Sophie Vincelot

Vidéo : Sofian Aissaoui et Anaïs Recouly

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