Shpend Ahmeti, le maire de Pristina, nous accueille dans son bureau. Avec son mètre 93 et sa forte carrure, l’édile en impose. Corruption, futur du Kosovo, relations entre Serbes et Albanais, il n’a éludé aucun sujet durant son entretien avec Kosovox.

Kosovox : Votre parti, Vetëvendosje, a réalisé une percée majeure lors des élections législatives de juin. Comment expliquer ce score ?

Shpend Ahmeti : Cela fait douze ans que nous protestons, que nous nous révoltons et nous recevons enfin les fruits de notre labeur. C’est un très bon résultat pour nous, et c’est aussi un vote contre l’establishment. Quand je parle des leaders politiques actuels, j’essaie d’éviter de mentionner le nom de l’UÇK. J’ai du respect pour ce qu’a réalisé l’armée, mais désormais ils se comportent comme des voleurs au nom de l’armée. On utilise l’expression de coalition guerrière pour parler de politiciens véreux. Quelques commandants ont utilisé le prestige de l’armée pour s’enrichir. Les citoyens kosovars sont fatigués de ce comportement. La jeune génération diffère par sa pensée et semble prête pour le changement. C’est inédit dans les Balkans.

Kosovox : Il est souvent reproché à Vetëvendosje d’avoir des revendications nationalistes albanaises…

Shpend Ahmeti : Nous sommes souvent taxés de nationalistes par nos adversaires. Or le nom de notre parti signifie « Autodétermination ». Nous nous battons pour avoir le droit de choisir. Tout le monde parle du Kosovo et de l’Albanie, mais nous craignons surtout une grande Serbie. Nous souhaitons une solution pacifique. Le mieux serait de passer par un référendum. Nous ne sommes pas naïfs, mais nous aimerions avoir cette opportunité. Quoi qu’il en soit, cela prendra du temps. Le Kosovo doit d’abord se développer économiquement et démocratiquement pour être en capacité de décider de son destin.

« Nous ne voulons pas de la tolérance »

Kosovox : En quoi les relations entre Albanais et Serbes sont-elles toujours problématiques au Kosovo ?

Shpend Ahmeti : Dans la rue, sur les murs, il y a souvent écrit le mot tolérance. Nous ne voulons pas de la tolérance car cela signifie « je te hais, mais je fais avec ». Ce n’est pas suffisant. Il doit y a voir bien plus de mixité. Les fonds de l’Union européenne, au lieu d’être dépensés dans des tables rondes avec les leaders albanais et serbes dans des grands hôtels avec piscine, auraient pu être utilisés à Mitrovica par exemple.

Le maire de Pristina, Shpend Ahmeti

Shpend Ahmeti n’apprécie pas la manière dont Bruxelle gère les négociations entre Belgrade et Pristina. © Jonathan Dupriez

Bruxelles négocie avec Hashim Thaçi et Aleksandar Vučić (les présidents kosovar et serbe, ndlr). Ce sont des politiciens du passé. Prendre des photos d’une rencontre et faire croire que la situation s’améliore est vain. Je crois beaucoup plus à une solution venant du bas. Cela ne m’intéresse pas de savoir ce que pense Vučić des Albanais et de savoir ce que pense Thaçi des Serbes. Ils ne vivent pas au quotidien comme les personnes concernées. J’ai travaillé avec des Serbes à Pristina sur la question de la collecte des déchets, des égouts, afin de montrer que c’était possible. Que pour nous, Albanais, ils ne sont pas que des Serbes et inversement. Nous sommes d’abord fermiers, docteurs ou chauffeurs de taxis, nous avons un rôle social. Vučić et Thaçi peuvent organiser autant de rencontres qu’ils le souhaitent. Pour nous, ici, seule la vie quotidienne nous importe.

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À Pristina, nous essayons de faire venir les fermiers de l’enclave serbe de Gračanica afin qu’ils puissent vendre leurs produits, notamment leurs fameuses tomates. Trouver un intérêt commun aux deux communautés est la meilleure solution. Ils pourraient être ainsi tentés d’apprendre l’albanais dans le futur, non pas parce qu’ils y seraient obligés, mais pour pouvoir mieux vendre, et inversement.

« Thaçi et Vučić sont des hommes du passé »

Kosovox : Au niveau local, justement, vous avez décidé de vous représenter pour un second mandat lors des élections municipales d’octobre. Quels chantiers souhaitez-vous mener à bien ?

Shpend Ahmeti : Je souhaite réaliser des projets plus importants pour la ville de Pristina. Nous avons accompli des tâches basiques, qui auraient dû l’être depuis longtemps. Le combat principal de mon mandat a été de permettre l’accès à l’eau potable 24 heures sur 24. Nous avons également acheté 51 nouveaux bus, alors que la ville n’en comptait que sept qui dataient de 1997. Nous avons doublé le nombre de crèches…

Désormais, nous visons des projets plus complexes : un hôpital, un traitement des eaux usées, une stratégie d’urbanisation, un stade… Il reste beaucoup à faire. Nous avons trouvé une ville en état de mort clinique. Nous l’avons stabilisée. Maintenant, nous essayons de faire revenir la vie petit à petit, de montrer que Pristina va compter dans les 20 prochaines années.

Kosovox : Vous avez étudié à Harvard et travaillé pour plusieurs institutions internationales avant de devenir le maire de Pristina. Votre profil est inhabituel au vu de la classe politique actuelle…

Shpend Ahmeti : Les choses commencent à évoluer… Mais il est vrai que jusqu’à maintenant, la classe politique était dominée par des leaders issus de l’armée de libération du Kosovo et par des vieux politiciens déjà présents avant la fin du conflit. Le parti auquel j’appartiens, Vetëvendosje, a notamment présenté de nombreux jeunes candidats aux dernières élections législatives. En 1999, il n’y avait que peu d’opportunités pour les jeunes diplômés au Kosovo pour étudier à l’étranger. Aujourd’hui, il s’agit du pays des Balkans qui bénéficie le plus de bourses étrangères. Nous allons pouvoir compter sur une jeune génération très talentueuse en politique.

« Personne ne se battra contre la corruption »

Kosovox : Vous avez fait de la lutte contre la corruption l’une des forces principales de votre mandat. Comment doit se dérouler l’éradication de ce fléau au Kosovo ?

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Shpend Ahmeti : Personne ne se battra contre la corruption si nous ne le faisons pas. Les institutions internationales, dont Eulex, s’attendent à ce que les juges allemands et les procureurs français viennent au Kosovo et résolvent le problème de corruption. Ce n’est pas une bonne chose pour le pays. Nous avons évidemment besoin de l’aide européenne, mais nous devons combattre nous-mêmes la corruption. Beaucoup ne sont pas prêts à entendre cela.

La lutte contre la corruption, l'un des chantiers de Shpend Ahmeti

La lutte contre la corruption, l’un des chantiers de Shpend Ahmeti. © Jonathan Dupriez

Dès le début de mon mandat de maire, j’ai lutté de toutes mes forces contre ce fléau. J’ai envoyé plus de 100 dossiers à des procureurs, je leur ai mis la pression. Par exemple, 49 immeubles à Pristina possédaient 10 étages illégaux construits en plus des plans originaux. Ils devaient être démolis et ne l’ont jamais été. Le chef de la mission d’inspection conduisait une voiture à 40 000 euros avec un salaire mensuel de 400 euros… J’ai envoyé ces dossiers au procureur et rédigé des communiqués tous les mois. Le procureur a fini par déclarer que j’interférais avec la justice et que je serais poursuivi si je continuais ! Ils ont fini par arrêter dix inspecteurs dont les procès se tiennent en ce moment. Mais ils ne sont jamais allés au-delà du simple inspecteur…

L’Audi Q7 de Shpend Ahmeti

L’une des premières décisions de Shpend Ahmeti lors de son arrivée au pouvoir en 2013 est de mettre en vente la voiture de fonction du maire de Pristina, un Audi Q7 édition spéciale. La décision fait jaser dans les milieux politiques traditionnels… D’autant que la voiture, trop chère, ne se vend pas ! « Nous l’avons mise trois fois en vente, et nous n’avons réussi à nous en débarrasser que le mois dernier ! », s’esclaffe le maire, qui ne l’a jamais utilisée. Selon lui, cette grosse cylindrée qui consommait 27 litres aux 100 « représente tout ce qui ne va pas dans le pays. Nous avons les revenus les plus bas d’Europe avec les voitures les plus chères. »

Propos recueillis par Raphaël Marchal

Photographies : Jonathan Dupriez

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