“Au départ, l’alpinisme, c’était juste pour le plaisir…” confesse Uta Ibrahimi. Désormais, elle est devenue une icône de sa discipline. Sa vie bascule le 22 mai 2017, date à laquelle elle devient,  à 33 ans, la première femme kosovare à vaincre l’Everest. 8848m plus bas, la crinière blonde ébouriffée, Uta Ibrahimi revient sur cet exploit pour Kosovox.

Kosovox : Vous venez de Gjilan, une région montagneuse du Kosovo, mais à la base, vous étiez communicante…Comment êtes-vous arrivée à l’alpinisme ?
Uta Ibrahimi : Après avoir travaillé pendant 7 ans pour Ogilvy à Pristina (une agence de communication, ndlr), j’ai décidé de quitter mon job. A ce moment-là, je faisais un peu de randonnée, une fois par mois, puis deux et ainsi de suite. On est alors en 2014, c’est là que j’ai commencé à gravir certains monts célèbres comme le Mont Blanc en France, le Mont Emler en Turquie et d’autres. J’ai réalisé que j’étais en train de changer de vie. Aussi, je me suis lancée dans l’organisation de festivals d’escalade, de randonnées dans les Balkans. En fait, mon entraînement commençait.

Kosovox : Xhimi Begeja, le directeur de la Fédération d’alpinisme de Tirana (Albanie) vous propose alors de le rejoindre dans l’Himalaya pour gravir l’Everest. Ce que vous acceptez.

Uta Ibrahimi : C’était plutôt long. J’ai commencé en mars 2017, mais je n’ai pas attaqué l’Everest tout de suite, ça n’est pas possible. Je suis restée pendant plusieurs semaines dans l’Himalaya, d’abord en tant que guide pour une expédition de femmes jordaniennes, puis une autre avec des Suisses. Après ça, j’ai rejoint le camp de base de l’Everest.

« Je voulais planter le drapeau du Kosovo en haut, ça m’a beaucoup aidé. »

Kosovox : Qu’est-ce qui vous a motivé à y aller? 

Uta Ibrahimi : Il faut avoir des raisons profondes pour réaliser une ascension. L’Everest c’est une expédition très longue, on doit faire beaucoup de sacrifices, il faut s’entraîner énormément et concilier ça avec la vie de tous les jours, quitte à moins voir ses amis et sa famille. Il faut être très rigoureux. Donc quand tu te dis que tu vas grimper l’Everest, il faut avoir de vraies raisons derrière. Pour moi c’était clair : je voulais planter le drapeau du Kosovo en haut, ça m’a beaucoup aidé.

Kosovox : Pour gravir l’Everest, il faut s’acclimater à différents paliers, c’est bien ça ? 

Uta Ibrahimi : Oui, exactement. Au camp de base de l’Everest, vous êtes à 5300m d’altitude. C’est un endroit tout équipé, avec une cuisine, une salle à manger, des tentes où l’on peut se reposer. Ensuite, j’ai rejoint le camp 2, à 6500m d’altitude. Le plan, c’était d’y rester une nuit, pour rejoindre le sommet au plus vite. Mais avant il faut passer par le camp 3, puis le 4.

Kosovox : Et plus vous montez, plus les conditions se dégradent ? 

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Uta Ibrahimi : Sur la route du camp 3 à 4, il y avait 40 km/h de vent… On a donc commencé à marcher en se disant: “Ok 40 km/h ça va. »  Mais sur la montée, le vent s’est intensifié. Mais alors que nous poursuivions, nous avons reçu un appel du camp 2 qui nous a dit : « Redescendez tout de suite, les conditions climatiques se dégradent. » Le vent a redoublé d’intensité. On a donc dû redescendre jusqu’au camp 3 et le camp 2 dans la foulée, alors qu’on était quasiment au camp 4, à 7800m. On a rebroussé chemin à seulement 200m du palier.

(c) Florie Castaingts

Uta Ibrahimi chez Dit e Nat en juillet 2017, en toute détente (c) Florie Castaingts

 

Kosovox: C’est le premier coup dur de votre ascension?

Uta Ibrahimi : En quelque sorte. La descente nous a épuisés. On était très éprouvés, on perdait beaucoup d’énergie. A ce moment-là, deux options s’offraient à nous : soit nous retournions au camp de base à 5300m, pour se reposer cinq jours, soit nous nous arrêtions une journée au camp 2 pour tenter le sommet plus tôt, le 21 mai. Je me sentais très mal, je n’avais plus de forces d’autant qu’à cette altitude, on ne peut jamais récupérer. A 6500m, même si tu manges, même si tu dors bien, tu es épuisé. 

« Quand tu es au camp 4, il te reste 840m  pour atteindre le sommet…Tu es tellement proche… »

Kosovox : Qu’avez-vous fait ensuite ? A ce moment-là, vous songiez à jeter l’éponge?

Uta Ibrahimi : J’étais très mal alors j’ai appelé ma soeur pour qu’elle me donne un électrochoc. Elle m’a motivée en me disant : « Tu peux le faire, tu t’es bien assez entraînée pour ça. »  Ça m’a vraiment décidée à y aller. J’étais au camp 2, allongée, je buvais beaucoup d’eau, je mangeais…pendant une journée je n’ai fait que boire de l’eau, manger et dormir. Le lendemain matin, j’ai senti mon corps revivre. Et là je me suis dit : » Je me sens bien, je crois je vais le faire. »  Nous sommes repartis du camp 2 vers le camp 3. Le lendemain, à 5h du matin, nous avons quitté le camp 3 pour le camp 4 où nous sommes arrivés vers 11h/12h. Là, nous sommes à 8000m d’altitude. Quand tu es au camp 4, il te reste 840m  pour atteindre le sommet…Tu es tellement proche… Tu as l’impression que c’est presque fait, tu peux le voir, le toucher du doigt. Ensuite, nous sommes partis du camp à 20h30, puis nous avons atteint le sommet à 5h05 du matin (soit près de dix heures pour parcourir 800m, ndlr) . Victoire.

Kosovox: On a du mal à imaginer, qu’avez-vous ressenti en arrivant sur le toit du monde ?

Uta Ibrahimi : En haut, je me suis dit : « Oh mon dieu je l’ai fait ! » On a fait des photos avec le drapeau, c’était très important pour moi. A chaque moment de faiblesse que j’ai eu, j’avais la motivation du drapeau, il était toujours avec moi. Je voulais le planter en haut de l’Everest pour la première fois. Mais très vite, je me suis surtout forcée à garder la tête froide. Parce qu’à cette altitude (8848m), la moindre chose, la moindre pensée négative peut vous faire perdre votre énergie. Par exemple, le simple fait de lever un bras te fait perdre de l’énergie. Il faut donc rester très concentré pour ne pas en perdre car tu dois aussi redescendre. Je me suis pressée, il fallait que je m’active car la route pour descendre était encore longue. 

Uta Ibrahimi déploie les drapeaux Albanais et Kosovar en haut de l’Everest le 22 mai 2017                               (c) Facebook Uta Ibrahimi

Kosovox : Quand vous plantez le drapeau du Kosovo et de l’Albanie en haut de l’Everest, vous avez conscience du retentissement de cet acte ?

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Uta Ibrahimi : J’ai décidé de prendre la photo où l’on voyait les deux drapeaux et mon visage. Et c’est vrai que je l’ai vu reprise partout, sur des sites, dans les médias… Je ne pensais pas que ça allait devenir un symbole et que beaucoup de gens, des hommes politiques kosovars, albanais et des officiels internationaux allaient me féliciter. Mais vous savez, l’histoire de cette photo est particulière. J’ai pris ma photo et la seconde d’après, la batterie s’est éteinte ! J’ai dit quelque chose à une caméra sans trop me souvenir quoi, parce qu’en haut, votre cerveau ne fonctionne pas normalement, vous êtes un peu sonnée.

« Le fait de voir des gens mourir devant vous, c’est très dur. J’ai croisé un homme qui était en train de mourir alors que j’étais en pleine ascension, mais je ne pouvais rien faire. »

Kosovox: Quel est le souvenir le plus dur que vous garderez de cette expédition?

Uta Ibrahimi : Le fait de voir des gens mourir devant vous, c’est très dur. J’ai croisé un homme qui était en train de mourir alors que j’étais en pleine ascension, mais je ne pouvais rien faire. Dans ces conditions, vous ne pouvez vous occuper que de vous-même. C’est quasi impossible de se soucier des autres. C’est un homme qui tentait l’ascension sans oxygène. Et à un moment, il s’est évanoui. J’ai tenté de m’approcher de lui pour le secouer mais il était déjà presque parti. Je crois que j’ai partagé avec lui, les derniers moments de sa vie. Je me suis dit :  » Je peux peut-être lui donner une barre chocolatée ou quelque chose à manger «  mais il a refusé, il préférait que je la garde pour moi. Alors nous sommes repartis. Et en redescendant, nous avons vu qu’il était bel et bien décédé. Ça m’a fait beaucoup de mal. Il y a aussi de très nombreux accidents dus à l’impréparation de certains alpinistes. Juste avec de l’argent, vous pouvez vous offrir une ascension de l’Everest, mais ça n’est pas raisonnable.

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Kosovox : Quand vous êtes rentrée au pays, que s’est-il passé pour vous ?

Uta Ibrahimi : Déjà, rien qu’à l’aéroport, c’était dingue, il y avait tellement de monde pour m’accueillir. Je me suis dit : “Waouh, que se passe-t-il ici? »  Je ne savais pas qu’ils se sentaient fiers à ce point de ce que j’avais accompli. Et après, partout où j’allais, les gens m’arrêtaient dans la rue pour faire des photos avec moi. Des gens me disaient : “On a eu Majlinda Kelmendi qui nous a rendu très fiers, maintenant c’est toi!”  C’était un sentiment très agréable de sentir la fierté chez les gens, mais jamais je n’aurais soupçonné ça avant de partir.

Kosovox : Etre une femme et avoir un accompli un exploit pareil, cela vous donne une voix qui porte au Kosovo ?

Uta Ibrahimi : Parfois, je donne des conférences sur ce thème. J’en profite pour dire aux femmes : ”Voilà, même si vous êtes une femme,  vous pouvez accomplir de grandes choses”. Il n’y a pas de différences entre les hommes et les femmes, c’est ce que je m’évertue à leur dire. J’ai un rôle à jouer pour la cause des femmes, et aussi pour la jeunesse. Mais je ne me considère pas comme féministe. Pour moi, les hommes et les femmes peuvent faire ce qu’ils veulent.

« Nous ne sommes pas inférieures aux hommes, nous sommes juste leurs équivalents. Et la montagne est une bonne manière de le montrer, car c’est très physique certes, mais c’est surtout mental. »

C’est vrai que j’ai été confronté à des groupes d’hommes quand j’étais à la montagne. Ils pensaient qu’ils étaient plus forts que moi. Moi, j’ai continué à tracer mon chemin, à grimper comme je l’entendais. Je savais ce que je valais. Nous ne sommes pas inférieures aux hommes, nous sommes juste leurs équivalents. Et la montagne est une bonne manière de le montrer, car c’est très physique certes, mais c’est surtout mental.

Kosovox : Qu’allez-vous faire maintenant ?

Uta Ibrahimi : Je vais faire d’autres sommets à plus de 8000m, tous dans l’Himalaya. Le plus haut, c’est l’Everest, mais il y en a qui sont bien plus techniques encore, comme l’Annapurna (deuxième plus haut sommet du monde à 8091m, ndlr). J’espère que j’aurai du soutien et que j’obtiendrai des sponsors car ce sont des expéditions très chères. J‘ai eu de la chance, car la moitié de mon aventure a été payée par le ministère des Sports.  Pour gravir l’Everest, il faut compter entre 30 et 100 000 dollars. 

Propos recueillis à Pristina en juillet 2017, par Jonathan Dupriez et Florie Castaingts
Photos – Florie Castaingts 

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